PRÉFACE de Jorge Semprun

PRÉFACE de Jorge Semprun, à Malraux EN ESPAGNE, de Paul NOTHOMB, Phébus, 1999

 

Ah, Jorge Semprun ! Une grosse pointure ! Un parcours à la Malraux, du parti communiste à ministre de la culture de Felipe Gonzalez (de 1988 à 1991). Une place éminente dans l’édition (membre de l’Académie Goncourt depuis 1996…) et les médias (Vice-président du conseil de surveillance de Canal Plus depuis décembre 2000, nommé par Jean-Marie Messier soi-même…) Bref, une grosse pointure, qui se voit consacrer des films à sa gloire, tel « Le siècle de Jorge Semprun » de Francis Girod (1999). Sa biographie comprend quelques trucages, comme celle de Malraux, dont il est un admirateur éperdu : il a été membre du comité de panthéonisation. Ainsi, la falsification à laquelle se livre Jean Belot, après d’autres, dans l’article de Télérama (30 août 2000) de présentation de la diffusion du film ci-dessus sur la chaîne Histoire : « un homme qui, de la guerre d’Espagne au nazisme et au stalinisme… souvent installé aux premières loges de l’Histoire, qu’il ait été partie prenante contre le franquisme… » Semprun n’a pourtant été mêlé en aucune façon à la guerre d’Espagne : né le 10 décembre 1923, il avait 12 ans et demi lors de l’insurrection militaire, et 15 ans et quelques mois à la chute de Madrid. De plus, son père, aristocrate (de Semprun y Gurrea), diplomate, a emmené toute sa famille aux Pays-Bas (puis en Suisse, puis à Paris) dès les premiers jours du soulèvement.

 

La Loi de Semprun

L’utilisation d’un moteur de recherche sur Internet m’a conduit sur un site (www.plpl.org - passionnant, je vous en conseille la consultation) dans lequel je lis : « La démesure des compliments adressés par Semprun à tous ceux qui disposent de quelque pouvoir de saluer un jour les romans de Semprun est à ce point notoire qu’on lui a donné le nom de " Loi de Semprun"  : " Tout livre chroniqué favorablement par Jorge Semprun est frappé d’une nullité rédhibitoire."  » Sont fournis, à l’appui de la démonstration, des extraits de chroniques dans Le Journal du Dimanche, relatives aux ouvrages de Colombani, Daniel, Minc, Duhamel, Schneidermann, Plenel… Ici, il ne s’agit pas d’un article, mais d’une préface au livre de Paul Nothomb Malraux en Espagne (voir Nothomb). Les compliments sont tout aussi démesurés : « Le très beau livre de Paul Nothomb… un livre beau et grave : document historique de premier ordre, d’un côté ; parfaite réussite artistique de l’autre… si ce livre est historiquement percutant, il l’est aussi esthétiquement… cet ensemble d’une rare beauté, d’un intérêt documentaire considérable… le beau livre utile et grave, simple et tragique, de Paul Nothomb. » Flagorneries pour Nothomb, mais coup de patte pour Ignacio Hidalgo de Cisneros, chef de l’aviation républicaine, qui a eu l’audace d’émettre des « opinions qui tendent à minimiser, et même à tourner en dérision le rôle joué par André Malraux et son escadrille. »

 

George Orwell

Jorge Semprun a pris l’habitude de se référer à George Orwell, malheureusement à tort et à travers, comme dans cette conclusion d’un article du Journal du Dimanche du 20 juin 1999 relatif à un ouvrage d’Edwy Plenel : « Depuis The Lion and the Unicorn de George Orwell, l’essentiel avait rarement été dit avec la concision, l’élégance et la rigueur d’Edwy Plenel. » Un extrait (long, mais il en vaut la peine) de la brochure George Orwell devant ses calomniateurs (Editions Ivrea & Editions de l’Encyclopédie des nuisances, 1997) fait le point avec pertinence sur Jorge Semprun et ses méthodes  :

 

Quoique les modernes soient de grands iconoclastes à retardement (ils mettent toute leur énergie à récuser les autorités du passé, sans rien en garder pour celles du présent), le procédé en question peut également servir dans une veine que nous appellerons celle de l’éloge calomnieux, qui permet tout aussi arbitrairement de trouver à ceux dont on parle des mérites en accord avec les besoins de l’orthodoxie intellectuelle régnante. En voici un exemple : « En 1944, au bout d’un long travail de deuil, dont on n’a pas les preuves, mais dont on peut déceler les traces (" seules les traces font rêver" disait René Char) Malraux aura remplacé l’idée - ou l’idole, ou l’icône ? - de l’universalisme révolutionnaire, par un désir d’appartenance, une volonté de ressourcement national et démocratique. Dans un contexte différent, par des voies tout autres, pourtant étrangement similaires, c’est au même moment que George Orwell tranche dans le même sens le lien de ses fidélités anciennes pour instaurer un horizon de pensée métamorphosé, au service des mêmes valeurs de courage et de culture. » (Jorge Semprun, Le Journal du Dimanche, 24 novembre 1996.) Ainsi égalé à Malraux, Orwell ne lui serait inférieur qu’en ceci : ne pas être parvenu à défendre les « mêmes valeurs de courage et de culture » en devenant ministre de celle-ci… Quant au « long travail de deuil » qui a occupé Malraux de 1939 à 1944, il suffit d’avoir lu la biographie pourtant fort respectueuse de Lacouture pour savoir qu’il s’agissait plutôt d’un attentisme prudent, que le futur et tardif « colonel Berger » exprima à des émissaires de la Résistance, en des termes très voisins de ceux qu’il avait employés pour réserver son soutien à Souvarine et à ses amis à une époque où il serait d’un rendement plus sûr : « Avez-vous des armes, de l’argent ? Si oui, je marche. Sinon, ce n’est pas sérieux… » Mais surtout, la calomnie emberlificotée (« par des voies tout autres, pourtant étrangement similaires ») apparaît bien dans l’affirmation selon laquelle Orwell aurait tranché « le lien de ses fidélités anciennes ». En fait, comme le montrent les calomnies anciennes ou obliques, ce qui chez Orwell est bien propre à déplaire à une domesticité intellectuelle aux livrées changeantes, c’est justement sa capacité à rester fidèle à lui-même, à ses principes, et aux quelques vérités essentielles qu’il avait faites siennes, tout en discernant avec un sens historique très sûr, dans des conditions changées, les urgences, les nouvelles lignes de front, les ennemis principaux. Il faut souvent changer d’opinion pour rester de son parti ; mais il n’est pas donné à tout le monde d’avoir pris un parti qui mérite qu’on s’y tienne. Les penseurs pour magazines de la semaine et du dimanche préféreraient évidemment nous convaincre qu’il n’y a de choix qu’entre l’opportunisme et une pureté morale impraticable.

 

 

© Jacques Haussy, octobre 2003

© Editions Ivrea & Editions de l’Encyclopédie des Nuisances, 1997 pour l’extrait de George Orwell devant ses calomniateurs


Jorge Semprún est mort le 7 juin dernier. Comme d'habitude pour un personnage aussi bien inséré dans le monde médiatico-littéraire français, les hommages ont fleuri - mais sans que jamais la pâleur de son étoile en Espagne ait posé question. Comme souvent, Télérama en a fait beaucoup, jusqu'à écrire sous la plume de Gilles Heuré (n° 3205 du 15 juin 2011) : "[la guerre civile espagnole] était au cœur de l'histoire européenne, elle était la guerre de tous. Et [Jorge Semprún] de rendre un hommage au Britannique George Orwell, l'homme qui décida de partir combattre contre Franco. Orwell, intellectuel exemplaire, qui apprit de l'Histoire, ne cacha rien de ses doutes ni de ses erreurs, et qui resta démocrate dans l'acception la plus pure du terme". Sauf que le fils de Jorge (et de Loleh Bellon), Jaime Semprún (mort en août 2010, à 63 ans), dans la brochure George Orwell devant ses calomniateurs, a qualifié son père de "penseur pour magazine de la semaine et du dimanche", auteur d'un "éloge calomnieux" pour Orwell, comme on l'a vu dans l'extrait ci-dessus.

Par ailleurs, Jorge Semprún a reconnu, dans un entretien paru dans the PARIS REVIEW n° 180 du printemps 2007, avoir collaboré avec l'administration nazie du camp de travail de Buchenwald ( voir http://www.theparisreview.org/interviews/5740/the-art-of-fiction-no-192-jorge-semprn ). La similitude de situations avec Paul Nothomb dans les locaux de la Gestapo de Bruxelles explique sans doute leur soutien réciproque indéfectible.

juin 2011