Les aventuriers de la liberté

Les aventuriers de la liberté, de Bernard-Henri Lévy, Éditions Grasset, 1991

 

 

Bernard-Henri Lévy publie un nouveau livre (Récidives), ce que vous savez comme d’habitude (voir Lévy2) par l’article promotionnel du Monde des livres (7 mai). Il s’agit d’un recueil de chroniques, articles et conférences, parmi lesquels certains consacrés à Malraux. On y retrouve les idées fausses, falsifications, préjugés, habituels chez BHL dès qu’il s’agit - entre autres aveuglements - du grand homme national qu’il a contribué à placer au Panthéon. Pierre Vidal-Naquet s’était contenté, en juin 1979, de signaler l’existence dans un de ses premiers ouvrages de « ² perles²  dignes d’un médiocre candidat au baccalauréat ». Ici on ne peut faire sans montrer ces perles, ni donner des références. Mais il faut revenir à un livre plus ancien, Les Aventuriers de la liberté pour trouver les principales raisons de l’aveuglement délirant de Lévy pour Malraux.

En fait, Lévy ne semble se faire aucune illusion sur son idole quant aux épisodes habituellement retenus pour la glorifier (militance anticolonialiste, Résistance, ministre, écriture…), mais justifie tout son enivrement par l’engagement espagnol. L’argumentation figure au chapitre 14 de la 2ème partie de son livre qui s’intitule « Une espèce inédite d’écrivains - Malraux en Espagne ».

 

Malraux en Espagne : les dépréciateurs

D’abord, puisque « il y a, comme toujours avec [Malraux], deux thèses en présence », une réfutation des « témoignages ironiques, ou dépréciateurs, qui mettent en doute l’efficacité et, parfois, la réalité de l’engagement de l’auteur de L’Espoir ». Ceux-ci émanent « de ces milieux communistes ou communisants dont il fut, dans ces années un compagnon de route assez zélé et qui ne lui pardonneront pas, après la guerre, son éloignement puis sa rupture ».

Deux exemples sont donnés. D’abord, Garaudy et « son infecte Littérature de fossoyeurs publiée en 1947 » dans laquelle il écrit que Malraux est arrivé en Espagne avec un contrat lui assurant « paie double versée en dollars à Paris et en pesetas à Madrid ». Qu’est-ce qui dérange BHL ? Que Garaudy ait la trivialité de signaler que Malraux n’était pas désintéressé ? C’est hélas un fait. Comme est un fait que tous les membres de l’escadrille étaient grassement payés. Dans l’entretien avec Paul Nothomb figurant au chapitre suivant, celui-ci dit : « … je me souviens que j’avais un salaire faramineux. Je n’avais jamais connu ça. Et encore : j’étais dans la catégorie des navigateurs, ce qui était beaucoup moins que les pilotes ! Les pilotes, eux, c’était des sommes extraordinaires ! »

Puis, deuxième exemple de témoignage dépréciateur, celui d’Hidalgo de Cisneros (voir Cisneros), dont les souvenirs « viennent tard, très tard, trente cinq ans après les faits et émanent d’un homme qui est resté jusqu’à sa mort un communiste pur et dur ». Que les souvenirs de Nothomb soient recueillis cinquante ans plus tard, ne semble pas gêner notre Bernard-Henri.

Le témoignage de Cisneros est reconnu valable par R.S. Thornberry (André Malraux et l’Espagne, Droz, 1977), pourtant connu de BHL, selon la bibliographie. Il est corroboré par ceux du Colonel Garcia Lacalle, commandant en chef de la chasse républicaine, du colonel Véniel et du commandant Gisclon.

 

Malraux en Espagne : les désintéressés

L’autre thèse serait constituée de « témoignages directs, et surtout désintéressés ». On sait ce qu’il en est du désintéressement avec Nothomb dont l’attachement à Malraux, justifié par la reconnaissance d’avoir été publié et employé chez Gallimard à la fin des années 40, et son intéressement à la perpétuation du mythe, sont notoires. De plus, Nothomb, en 1990, n’est même pas « le dernier survivant de l’escadrille André Malraux », puisque Jean-François Kervéan a rencontré Jean Gisclon pour France Soir en 2001 (voir France Soir et Gisclon). Les autres témoignages mentionnés par BHL sont tous de seconde main : des journalistes américains (L. Fisher, H. Matthews), un chef britannique de bataillon des Brigades Internationales (T. Wintringham), un ami soviétique de Malraux, Ilya Ehrenbourg, et puis Pietro Nenni chef du Parti Socialiste italien, qui, en tant que directeur du journal de l’émigration socialiste en France a suivi la situation espagnole sur place.

 

Pietro Nenni

Dans son livre La guerre d’Espagne (Maspero, 1959) Nenni parle à deux reprises de Malraux et sa brigade. D’abord dans la 1ère partie historique (p. 45) où il écrit : «Les premiers Savoïa-Marchetti italiens et les premiers Junkers allemands avaient fait leur apparition au dessus des champs de bataille et de la capitale (où, la nuit du 28 août tomba la première bombe). La République ne pouvait leur opposer que les « coucous », plus ou moins antiques, de l’escadrille réunie par André Malraux, qui d’écrivain était devenu soldat ». Cet extrait suffit à prouver que Nenni était mal informé et perméable à la propagande de Malraux et ses séides : les historiens sont d’accord pour dire que les aviateurs, contrairement aux autres militaires, étaient plutôt restés fidèles à la République, et que les deux tiers, c’est-à-dire environ deux cents avions, de l’ensemble des appareils sont restés aux mains des forces gouvernementales au moment de l’insurrection (voir, par exemple, le livre de Guy Hermet, dont un extrait figure dans Malraux Grand homme ?).

Nenni parle aussi de Malraux dans la 2ème partie de son livre, qui est la reproduction de son journal, au chapitre intitulé « Une aviation de fortune » et qui est daté Août-septembre [1936]. Il indique (pp. 163-164) : « Malraux a organisé une aviation de fortune qui rend des services inestimables. Maigre, presque chétif, son beau visage tout pétri d’intelligence, Malraux se dépense de tout son cœur, en vrai combattant. Il vit sa passion de l’Espagne avant que de l’écrire… » Plus loin (p. 165) : « Je vais parfois dans un restaurant basque avec Malraux et sa femme… On commente passionnément les faits du jour. Nous sommes comme des arcs tendus par un archer invisible et pourtant présent : la révolution. La vie de beaucoup d’entre nous est en train de s’enrichir d’une expérience décisive. »

Tout s’explique : Nenni tient le récit des exploits de l’escadrille de la bouche du héros lui-même ! Or, on se souvient de ce que celui-ci racontait à Gide : « [mon] intention, sitôt de retour, est d’organiser l’attaque d’Oviedo », c’est-à-dire n’importe quoi.

L’affaire est entendue : Hidalgo de Cisneros a raison, « sa contribution en tant que chef d’escadrille s’avéra tout à fait négative ». Mais, comme il l’écrit également, « Malraux, écrivain de grand renom, pouvait utilement servir notre cause » et, à ce titre, il était légitime qu’il obtienne le diplôme de « bienfaiteur de l’Espagne républicaine » que lui a remis Dolorès Ibarruri.

 

Paul Nothomb

Ainsi qu'il a été dit ci-dessus, Bernard-Henri Lévy donne la parole à Paul Nothomb, dans un entretien reproduit au chapitre 15 suivant intitulé « écoutez Paul Nothomb ». On sait ce qu’il faut penser du témoignage de cet individu (voir Malraux Grand homme ? et, sur ce site, Nothomb), et on entend ses falsifications habituelles et même une inédite : alors que, jusqu’à présent, selon lui, Madrid avait été sauvée grâce au coup d’arrêt donné aux colonnes de Yagüe par l’escadrille de Malraux à Medellin, cette fois « c’est grâce à ces avions bricolés par Malraux qu’on a arrêté … l’avance des fascistes à Talavera… »

Cependant quelques souvenirs sonnent vrai, comme celui-ci : « [à l’hôtel Florida] on ne vivait pas comme des prolétaires, c’est sûr. On avait des chambres d’hôtel luxueuses. Il y avait toujours le portier de l’hôtel avec ses galons et tout ça… »

 

L’intolérable

Au chapitre 16 suivant, intitulé « La part d’ombre du tableau » un haut-le cœur saisit Bernard-Henri Lévy : « Des milliers d’anarchistes catalans assassinés en juillet et août 1937. Le POUM décapité. La Guépéou qui étend son empire sur tout le camp républicain. Et Malraux qui, malgré son prestige, choisit de se taire et de cautionner l’intolérable. Faut-il comme Trotski, en conclure qu’il est venu ici, en Espagne, " défendre le travail judiciaire de Staline" ? Et doit-on penser que l’écrivain antifasciste est devenu là, en Espagne, un intellectuel à la botte ? Non, bien sûr. Mais une chose, cependant, me trouble - car cette chose, qu’on le veuille ou non, condamne André Malraux. C’est que, dans les mêmes conditions, présents aussi sur le terrain, saisis des mêmes informations et aussi fondés que lui à se soucier du sérieux, de l’efficacité de leur engagement, d’autres écrivains ont pris le parti inverse et ont prouvé que, par conséquent, il est toujours possible de dénoncer l’intolérable. Ce sont Bertrand Russell, George Orwell, John Dos Passos - ces autres intellectuels, moins héroïques, mais plus lucides. »

 

Une pécore

Le chapitre 19 « Tard dans la Résistance - Malraux et Josette Clotis » est une charge féroce contre Josette Clotis, « une drôle de pécore, pourrie de principes et de snobisme », qui serait la cause de l’attitude peu glorieuse du héros sous l’Occupation et de son engagement très tardif dans la Résistance. Et si cette femme était en accord avec la nature profonde de Malraux : un petit bourgeois épris de luxe, de conformisme, et d’ordre ?

 

Claude Simon

Un peu d’air frais avec un extrait d’un entretien avec Claude Simon :

« …Je trouve Malraux médiocre.

- Vous trouvez quoi ? Que sa vision du monde est trop simple ? Trop manichéenne ?

- Il y a de ça, oui. Par exemple, dans L’Espoir, ce côté " tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil" . Sapristi ! Quand on pense à l’assassinat de Nin, aux prisons du NKVD, aux évènements de mai 37 !… Et puis ces gens (toujours hauts placés si vous avez remarqué : officiers, responsables, aviateurs, etc.) qui ratiocinent à longueur de pages !… Et puis encore, littérairement parlant, ça n’apporte absolument rien… »

 

 

Pour conclure, il faut dire combien il est pénible d’avoir toujours et encore à relever les mêmes mensonges et les mêmes falsifications. A quand une biographie sérieuse de Malraux qui fasse le point de façon définitive, notamment sur l’épisode espagnol ?

S’agissant de Bernard-Henri Lévy, un chapitre (« André Malraux qui semble tourner le dos aux idéaux de sa jeunesse » pp. 259-271) résume ses délires relatifs à Malraux : « …le révolutionnaire par excellence… le rebelle… l’éternel insurgé… le romancier de l’époque. Le plus grand. Le plus glorieux… Le modèle… ». Comprendra-t-il un jour qui était Malraux, et surtout, pendant combien de temps encore sera-t-il pris au sérieux ?

 

 

© Jacques Haussy, mai 2004

Les entartages multiples du pompeux cornichon qu'il est assurément n'y font rien : Bernard-Henri Lévy continue de sévir en 2015. Un extrait de Patrick Besson Contre les calomniateurs de la Serbie (Fayard, 2012, p. 148) : " Lévy, qui s'est rêvé Malraux, s'est voulu Sartre, s'est imaginé Gary et se retrouve attaché de presse au Pentagone. "

juin 2015