Lang

Lettre à MALRAUX, de Jack LANG, Hachette/Edition° 1, 1996



Sakuras - Paris rue Brancion
Paris - angle rues Brancion/des Morillons - 09 04 11


Samedi 9 avril, profitant du temps splendide, je me suis fait emmener au Marché du livre ancien, parc Georges Brassens, par le bus 95 (l'arrêt est en face de chez moi). Je me suis souvenu que j'y avais acheté naguère à bon prix ce livre de Jack Lang, et qu'il fallait peut-être que j'en fasse un jour un compte-rendu. Ce sera chose faite ci-dessous. En attendant, voilà quelques considérations touristico-botaniques.

New Yorker - 28 03 11J'ai déjeuné très correctement sur le trottoir de la rue Brancion au restaurant "Les Tontons". Dans cette rue, entre les rues des Morillons et Fizeau, c'est-à-dire en moins de 100 m, sont implantés 5 restaurants, tous intéressants (au 71 "Aux Cent Kilos", 73 "Les Tontons", 75 "Welczack-Aux Sportifs", 77 "L'Insouciant" et 85 "Au Bon Coin"). Si l'on ajoute rue des Morillons le "Clos Morillons" de l'ami Gaël Allais (ex-"Bistrot de Cancale") se trouve là une concentration de restaurants extraordinaire. Et quoi devant moi qui mangeais ? Des sakuras (des "cerisiers du Japon"), en fin de floraison ! Près de l'ex-entrée des Abattoirs de Vaugirard, qui a été conservée, et que l'on aperçoit derrière un platane sur la photo ci-dessus.

La mairie de Paris a eu aussi la bonne idée de placer une allée de sakuras avenue du Maine, entre le boulevard de Vaugirard et la rue Bourdelle. Le dimanche 3 avril ils étaient splendides, en pleine floraison, laquelle ne dure pas plus d'une semaine - cette brièveté explique pourquoi la fleur de sakura était l'emblème des kamikazes. Au Japon, la météo annonce la progression de l'éclosion, qui s'étale de fin janvier à Okinawa au sud, à fin avril à Hokkaido au nord. Ces floraisons donnent lieu à des fêtes sous les arbres, les "hanamis", que certains japonais suivent pendant 3 mois dans l'archipel. L'ont-ils fait en cette année tragique ? Ont-ils pu le faire ? La couverture du New Yorker du 28 mars, signée Christoph Niemann, évoque la catastrophe de Fukushima. Elle est poignante.

Une idée "langienne" m'est venue, pour rendre hommage au Japon et à sa culture, et en souvenir et en hommage aux victimes du tremblement de terre du 13 mars 2011 : une fête des sakuras serait organisée chaque année, de l'avenue du Maine à la rue Brancion, dans ce XVème arrondissement où est située la Maison de la culture du Japon à Paris (101 bis, quai Branly). Pour ma part je m'efforcerai désormais de sacrifier à ce rituel.


Jack Lang

Alors, on finit par en parler de ce livre de Jack Lang ? De fait sa lecture n'est guère palpitante. Deux parties : dans la première, titrée "Avant-propos", l'auteur exprime sa frustration de ne pas pouvoir dire le discours d'accueil au Panthéon du Grand Homme national. On l'a échappé belle ! Car Jack Lang ne connaît manifestement pas Malraux puisqu'il le croit un révolté et un rebelle, et écrit (p. 13) :

... c'est donc Malraux le rebelle, Malraux le révolté, Malraux l'insurgé, tout autant que Malraux le gaulliste, Malraux le ministre, Malraux l'écrivain couvert d'honneurs, Malraux l'assagi qu'il faudrait considérer. Cette Excellence, devenu homme d'ordre sur la fin de sa vie - mais est-ce vraiment sûr après tout ? -, fut aussi un aventurier de grand chemin, un révolutionnaire sapant le pouvoir établi, luttant au "corps à corps avec l'Histoire", comme l'a écrit Bernard-Henri Lévy, un militant internationaliste se consacrant à l'émancipation des peuples coloniaux, un opposant résolu au stalinisme et un "terroriste" tenant le maquis contre les Nazis et s'érigeant en chef de bande.

Ce fantasme, ce contresens total (un auteur a même pu sous-titrer un livre "Malraux le conformiste"), il le reproduit à maintes reprises. Par exemple (p. 21) :

À lui de nous faire redécouvrir l'urgence de la révolte, de l'aventure, le devoir sacré de dire non aux pouvoirs établis et aux conformismes de toutes sortes.

Les erreurs se succèdent ainsi d'abondance et en bon ordre dans la deuxième partie titrée "Lettre", laquelle trace le portrait d'un personnage légendaire appelé "André Malraux". Parmi les bouffonneries de ce portrait on retiendra, entre autres :

Malraux, vous voilà de retour en Europe pour y porter le souffle purificateur de la Révolution... (p. 80)

Ces traficoteurs, ces boursicoteurs, vous n'aviez rien de commun avec eux. Ils vous répugnaient. (p. 81)

C'est l'amour de la révolte qui fait de vous un gaulliste. (p. 107)

Mettons les points sur les "I" : Malraux encourt tout à fait lui-même les qualificatifs de "boursicoteur" et "traficoteur" !

En fait, on n'attend Jack Lang que sur son appréciation de l'action de son prédécesseur au Ministère de la Culture. On l'attend bien longtemps puisqu'elle n'arrive qu'à la page 153 (sur 186), et on est vite frustré puisque 13 pages plus tard on passe à autre chose. Sur ces 13 pages, les 3 premières sont consacrées aux espoirs suscités par la nomination :

Enfin, un homme de culture, un écrivain flamboyant, un aventurier de génie allait incarner la vie culturelle du pays et lui apporter ce grain de folie sans lequel il n'y a pas de création possible. (p. 154)

... votre nomination Rue de Valois ouvrait une ère nouvelle. (p. 155)

Et les trois dernières pages de ce chapitre sont une déclaration d'amour ("j'aurais aimé vous serrer dans mes bras, vous embrasser, vous dire toute notre affection") à l'homme qui "se met du côté des créateurs et non des censeurs" à propos de l'affaire des Paravents de Genet :

Vos colères contre la censure et contre la bêtise de certains élus nous apprirent, à l'époque, que la liberté n'était pas incompatible avec le pouvoir. (p. 164)

Les sept pages intermédiaires ne présentent aucune originalité, aucune appréciation éclairée laissant à penser que leur auteur est un expert des affaires culturelles, aucun intérêt. Et même, avec la légèreté d'un qui ignore le dessous des cartes et prend pour argent comptant la parole ministérielle, une certaine candeur, le ton benêt d'un ingénu :

... vous, le boucanier des lettres, vous avez été étrangement silencieux face à la censure. (pp. 156-7)

... l'essentiel se situe ailleurs. Grâce à vous, Les Perses d'Eschyle furent réalisés à la télévision... (p. 157)

Vous qui aviez été ministre de l'Information et qui aviez tant vitupéré contre les techniques de la désinformation officielle mises au point par les Soviétiques, vous ne vous êtes pas insurgé contre la domestication par le pouvoir de l'unique chaîne de télévision. (p. 158)


On en restera là. Sur "un livre que c'était pas la peine". Encore une dernière joyeuseté pour la route :

Vous voilà, d'un coup de baguette magique, ... ressuscité sous les traits d'un révolutionnaire, d'un amant de la liberté mais aussi d'un ministre trompant son épouse, la Révolution, avec la Nation et l’État. (p. 174)



© Jacques Haussy, août 2011