Goetz

Adrien GOETZ, pour ses prestations de promotion des écrits sur l’art en Pléiade

 

 

L’opération médiatique de promotion des écrits sur l’art publiés en Pléiade a donné lieu à Paris à l’organisation de « rencontres » consacrées (c’est le mot qui convient) au produit.

La première rencontre, patronnée par Lire et France-Culture, se tenait au Palais du Luxembourg toute la journée du 5 novembre 2004. Était-ce le temps splendide sur Paris qui incitait à se baguenauder au Jardin plutôt qu’au Palais du Luxembourg ? Les contrôles policiers à l’entrée ? L’ambiance sinistre du souterrain où était située la salle de réunion ? L’exposition organisée dans les parages, qui entretenait le mythe Malraux à l’aide des mensonges habituels sur sa vie (je ne fus pas surpris de lire qu’elle était conçue par Jérôme Serri - voir Cate et Le Monde 4/Dagen) ? Le soporifique et le servile des interventions d’employés de la maison Gallimard (Jean-Yves Tadié, Henri Godard, François de Saint-Chéron, Moncef Khemiri, Adrien Goetz…) ? La faim qui s’installa assez vite ? Toujours est-il que ma motivation tomba, et que mon esprit s’évada rapidement et, en prévision du déjeuner, passa en revue les restaurants de ma connaissance dans un quartier qui n’en manque pas (Polidor, ou L’Auberge des trois dragons, rue Monsieur-le-Prince ? Le Bouillon Racine, rue Racine ? Balzar, rue des écoles ? Les Fontaines, rue Soufflot ?…). Je finis par quitter les lieux avant midi, avant que Monsieur Serri ne prenne la parole, en ruminant ce qu’avait dit un intervenant sur ce Malraux qui « s’était intéressé très jeune à l’art » : intéressé est le mot juste, puisqu’il voulait en faire commerce et qu'il y a fort bien réussi…

 

BnF

La deuxième rencontre était organisée par Gallimard et l’ Association des Amitiés internationales André Malraux au Petit Auditorium de la BnF-Grande Bibliothèque, l’après-midi du 24 novembre. Le lieu ne m’est guère sympathique pour de nombreuses raisons. Par exemple, je ne vois pas sans tristesse des salles de lecture luxueuses à demi vides alors qu’au même moment les bibliothèques parisiennes, et notamment la Bpi de Beaubourg, sont bondées. La raison première en est des conditions d’accès absurdes. Une expérience faite avant la rencontre susdite n’a fait qu’accroître ma prévention contre l’endroit : je voulais consulter rapidement un numéro ancien du Point, ce que j’aurais pu faire facilement à Beaubourg. Or, ici, les magazines ne sont conservés que 3 mois en « Haut-de-jardin », où l'accès est en libre-service, et les collections ne sont consultables qu’en « Rez-de-jardin ». Je demande quand même la consultation. Après un tour d’attente, on m’apprend que ces collections ne sont livrables à la consultation que si elles ne peuvent être obtenues ailleurs, dans une autre bibliothèque parisienne ! Bref : allez à la Bpi comme d’habitude ! Toutefois, je ne perds pas ma bonne humeur, qu’accroît l’audition de quelques refrains chantés par Yves Duteil en personne dans le hall d’accueil Est : ce chanteur-compositeur que je trouve d’habitude légèrement neuneu, paraît ici charmant, dans cet environnement glaçant.

Le petit auditorium enfin. Beaucoup de monde, quelques pipeules (Antoine Gallimard, Florence Malraux… Les pipeules du Sénat se limitaient au Raphaël de la revue Lire - quoi, vous ne connaissez pas ? Le fils de son père (voir Cate/Enthoven), le Raphaël de la chanson de Carla Bruni et du roman de la fille de BHL ? Si vous ne voyez toujours pas, changez de coiffeur !) : l’ambiance est nettement plus chaleureuse qu’au Sénat. Michel Laclotte « Président Directeur honoraire du musée du Louvre » ouvre la séance et fait office de boute-en-train en narrant quelques anecdotes sur le grand homme. L’une d’elles me met en arrêt : alors que Laclotte racontait à Malraux que le conservateur du musée Unterlinden de Colmar refusait de prêter le retable d’Issenheim au motif que celui-ci ne pouvait pas voyager, Malraux lui a répondu que lui, pourtant, l’avait bien fait, du Haut-Koenigsbourg à Colmar avec la Brigade Alsace-Lorraine, à la Libération. On sait que le héros national a libéré Strasbourg (voir Todd et Giroud 2), voilà qu’il a aussi libéré le polyptyque de Grünewald ! C’est bien Super-Dupont ! Renseignements pris, le château du Haut-Koenigsbourg, où était à l’abri le retable, a été libéré par une unité américaine fin novembre 1944, tandis que la Brigade Alsace-Lorraine participait à la bataille de Mulhouse qui devait se terminer à Burnhaupt le 28 novembre. Colmar n’a été libérée que le 2 février 1945 - sans Malraux.

 

Goetz

Les intervenants suivants seront moins comiques - des employés dociles de Gallimard, comme Adrien Goetz, qui eut cependant le mérite par ses propos délirants de me secouer de la torpeur qui m’avait déjà envahi. Il commença par dire que Malraux a lu les historiens d’art mais qu’il ne les cite pas, tandis que les historiens d’art ont tous lu Malraux, mais le passent sous silence : ils refuseraient en somme de reconnaître leur dette supposée envers le Génie national. Les critiques sévères de Gombrich, Revel, Fermigier… seront ignorées, et toute l’intervention sera sur ce même ton d’exaltation des œuvres du grand homme et de minimisation des travaux des autres, sans que personne dans la salle ne s’émeuve. A peine Laclotte s’est-il récrié quand Goetz a prétendu que René Huyghe, comme Gaétan Picon, était un émule de Malraux. Georges Duthuit sera sali en insinuant qu’il ne s’en est pris à Malraux que par jalousie : il pensait qu’« il aurait pu faire mieux » ; Duthuit n’est en fait qu’un « Malraux manqué » ; en plus ses critiques se réduisent à peu de choses et il y a très peu d’erreurs chez Malraux… Je rentrerai chez moi indigné par cette prestation de Monsieur Goetz, en me demandant où j’avais déjà rencontré ce nom - oui, je sais, chez Sartre (Goetz est le personnage principal de la pièce Le Diable et le bon Dieu ; il était interprété par Pierre Brasseur à la création - A ce propos, une bonne nouvelle : le théâtre de Sartre n'était pas en Pléiade jusqu'à présent, mais il devrait y être remédié prochainement...). Ah ! Voilà : Adrien Goetz a ajouté des notes au recueil de chroniques d’art d’André Fermigier La bonne et la mauvaise peinture (Gallimard, 2002). Comment arrive-t-il à concilier son idolâtrie de Malraux avec ce que dit Fermigier du personnage ? Par exemple, à propos d’un célèbre tableau de Cézanne : … les Baigneuses de 1904, qui … n’ont dû de quitter la France qu’à la criminelle inconscience du ministre de la Culture de l’époque (Le temple aboli, Le Monde, 25 avril 1978) - Goetz a ajouté en note la précision navrée : André Malraux, puisqu’il faut l’appeler par son nom ! Il y a là un opportunisme écoeurant. Mais ce garçon ira loin. Ce que confirme la « critique » de son dernier livre dans Le Monde du 14 janvier 2005. C’est Josyane Savigneau qui s’y est collée ( il fallait bien la rédactrice en chef ), et le livre est « subtil », il « enchantera les vrais amoureux du jeu de la fiction… » etc. J’apprends qu’Adrien Goetz enseigne l’histoire de l’art à Paris IV : heureux étudiants !

A propos d’universitaires, j’avais envisagé d’assister à une troisième rencontre, organisée cette fois par le « Centre d’études sur André Malraux » de l’Université de Paris III - Sorbonne Nouvelle : l’équivalent en quelque sorte de ce que fut et reste la Société des écrivains Ardennais pour Rimbaud (voir Le Mythe de Rimbaud, de René Étiemble). Mais la fatigue résultant des deux précédentes expériences, et la lecture des noms des intervenants (Jeanyves Guérin, Joël Loehr, Julien Dieudonné - il faudra que je vous parle d’un article gratiné de ce dernier sur "Roland Barthes et Malraux" - etc.) m’ont dissuadé de consacrer une journée supplémentaire aux écrits sur l’art.

 

Fermigier, toujours

Pour terminer sur une note rafraîchissante, un peu d’intelligence et de bon sens avec un extrait d’André Fermigier (il faut toujours y revenir) répondant au comparatisme "malrucien". Il s’agit de la conclusion du compte-rendu de la visite d’une exposition Vermeer dans laquelle figuraient également des toiles de Van Eyck, le Maître de Moulins, Bonington, Pissarro, Breitner et Bonnard :

il ne me paraît pas souhaitable que de telles expositions se multiplient. Fondées sur des rapprochements poétiques et sentimentaux, elles ne proposent aucune certitude, n’invitent même pas à en découvrir. L’essentiel d’une œuvre nous échappe toujours, sinon dans l’émotion personnelle, elle-même presque toujours incommunicable, que nous éprouvons devant elle et qu’un homme bien élevé a la décence de garder pour soi. Cet impressionnisme d’homme de goût était la plaie de la critique d’hier, et le structuralisme d’aujourd’hui, en dépit des apparences, n’est pas si loin. Si médiocres, décevantes, épuisantes à obtenir et provisoires que soient les certitudes historiques, il n’y a de méthode possible que là, il n’y a de vérité que dans l’histoire (Le solitaire de Delft, Le nouvel Observateur, 28 septembre 1966).

 

© Jacques Haussy, janvier 2005


Je n'ai pas noté quel était l'ouvrage d'Adrien Goetz que Madame Savigneau promouvait en janvier 2005, mais sur l'indication d'une lectrice j'ai feuilleté le roman Intrigue à Venise de cet auteur, paru chez Grasset en mars 2012, et en Poche en février dernier. Monsieur Goetz semble avoir des fans. Mais aussi quelques détracteurs. L'un d'eux écrit : "...embrigader lieux sublimes, histoire des autres et véritables écrivains, ne suffit pas à faire la courte échelle au style laborieux de son roman intricatissime". Je ne me permettrai pas de donner mon avis sur cet ouvrage : je n'ai lu que l' «intermède» de la «Première partie» titré "Un consul général en poncho ?" Mais j'ai constaté que l'auteur ne propage pas seulement la légende Malraux dans ses conférences, mais aussi dans ses romans. En effet, on peut lire  :


Quand Malraux parle de peinture, Gary, malgré lui est subjugué. Avec ses hommes, à la fin de la guerre, Malraux est allé récupérer dans la citadelle du Haut-Koenigsbourg le retable d'Issenheim, le chef-d’œuvre de Grünewald volé par les nazis pour le rendre au musée de Colmar. Gary se souvient de ce fait d'armes.


© juin 2013