APPRENDRE À VIVRE

APPRENDRE À VIVRE, de Clara MALRAUX, Grasset, 1963 et 1992

 

Les souvenirs de Clara Malraux, sous le titre général Le bruit de nos pas, ont été publiés en six tomes de 1966 à 1979, et réédités par Grasset en 1992 en deux volumes. La relecture des trois tomes faisant partie du premier volume permet de faire les quelques remarques suivantes.

 

En 1925, à Saigon, alors qu'ils sont engagés dans l'aventure du journal, Clara constate l'égocentrisme de son mari, et sa difficulté à participer à un travail collectif. Elle commente (t. 3 p. 456 de l'édition de 1992) :

« A certains moments, sans qu'il s'en aperçoive, je regarde mon compagnon dont les yeux se perdent au loin. Est-ce qu'il peut s'oublier, cet homme placé au centre de son univers et qui autour de lui ne voit que son propre domaine ? »

 

La nature particulière de son intelligence interroge (t. 3 p. 438) :

« ... tout le temps que j'ai vécu auprès de lui, je n'ai jamais vu André apprendre ce qu'il ne savait pas déjà. »

 

Elle reconnaît que leur engagement anticolonialiste a été insuffisant voire nul (t. 3 pp. 401-402) :

« ... nous avons longtemps cru que vous souhaitiez partager le destin de la France, une France que représentaient bien mal ceux que vous voyiez autour de vous. Comme nous vous avons mal aidés ! Mêlant trop souvent nos intérêts aux vôtres dans une sorte d'enfantillage frénétique. Et pourtant, à lutter auprès de vous, même si ce fut pour nous, nous avons beaucoup appris. Ne serait-ce qu'à vous aimer. »

 

Non seulement elle ne se repent pas de leur trafic d'objets archéologiques, mais elle est fière d'avouer qu'elle a réussi à frauder avec des objets khmers (t. 2 p. 317) :

« Vient le jour où enfin, tout à fait mis en confiance, [Xa] me demande pourquoi, au moment de notre départ pour la brousse, je ne l'ai pas informé de notre projet. Je m'efforce de lui faire comprendre, sans le blesser, que la chose était délicate. « Moi, déclare-t-il, sûr de lui, je vous aurais trouvé des têtes, sans que personne le sache. — Tu dis ça ! — Tu en veux encore ? » Après tout, pourquoi pas? Et puis, j'aime avoir confiance. Tentons l'expérience. La semaine suivante, le cadeau de Xa consiste en une tête d'aspara, du style un peu de celles que nous avons enlevées puis qu'on nous a enlevées, et d'un hari-hara d'une soixantaine de centimètres, pièce ma foi assez rare.

A ma demande, Xa les dissimula dans nos valises, dont je les tirais le soir venu, l'âme en joie à l'idée d'avoir réalisé une sorte de tour de force : être entrée en possession d'objets du même ordre que ceux qui nous valaient tant d'ennuis. Ces objets, cela peut intéresser, nous les rapportâmes en Europe où la misère nous contraignit à les vendre peu de temps après notre retour. »

 

Clara défend André d'avoir été antisémite, même lorsqu'il l'accuse d'être « lâche comme une juive » (t. 2 p. 262), mais elle a trop souffert de sa misogynie pour ne pas l'accuser de ce défaut, qu'elle dénonce dès le premier tome de ses souvenirs titré Apprendre à vivre (p. 197) :

« Souvent, en ces débuts, il suscita en moi l'inquiétude, quant à une solidarité féminine qui m'était inconnue mais qui me fit soupçonner une solidarité masculine également inconnue de moi : il me parla de l'éternel féminin que je croyais réservé aux poèmes de Laforgue, il me révéla l'existence de la misogynie, révélation qui, je dois bien le reconnaître, me porta un fier coup. Comment, ce n'était pas en tant que moi-même que j'étais jugée? Je m'étais à peu près résignée à ce que ce fût, partiellement, en tant que juive, que demi-étrangère, mais quoi, il me faudrait désormais tenir compte, par-dessus le marché, d'une sous-estimation de principe opérée par une moitié de l'humanité et que je devais vaincre pour parvenir à l'égalité ; ceux-là peut-être qui ne me valaient pas? J'étais stupéfaite. Depuis peu je me savais plus vivante, intellectuellement, que mon frère aîné, depuis longtemps plus intelligente que mon jeune frère. Et puis, il y avait cette sorte de privilège accordé aux filles de ma famille. Au demeurant je n'avais qu'à regarder autour de moi pour constater que, vraiment, les femmes de mon entourage étaient, sinon plus intelligentes, du moins plus cultivées que leurs compagnons, absorbés, eux, par la nécessité de gagner de l'argent ; notre milieu présentait nombre de caractéristiques américaines. Je ne me débattis pas trop — il est difficile de se défendre de certaines attaques, fût-ce dans la personne des siens — je réservais mon jugement mais, déjà, je me sentais comme un peu déchue... »

 

Encore une fois (voir Clara ...) il faut conclure par : comment un personnage ayant montré de telles faiblesses et insuffisances a-t-il pu faire autant illusion ? Et la même nausée et la même indignation viennent en songeant qu’un homme aussi médiocre puisse être donné en exemple aux générations futures et puisse mériter la reconnaissance de la Patrie.

 

© Jacques Haussy, février 2008