Alain Malraux  LES MARRONNIERS DE BOULOGNE, d’Alain MALRAUX, Plon, 1978,… Bartillat, 2001 (4ème édition)
 
 
Ce livre a connu quatre éditions et a été sensiblement augmenté de la première à la quatrième, entre lesquelles les dédicataires ont changé (d’abord Alice Jean-Alley et Madeleine Malraux-Lioux, puis les trois enfants de l’auteur), et un sous-titre a été ajouté : Malraux, père introuvable. Les compléments n’ont pas amélioré l’ouvrage : le témoignage sur André Malraux et sa vie familiale de 1945 à 1962 au 19bis avenue Victor-Hugo à Boulogne-sur-Seine, qui en était l’intérêt principal, et qui était déjà dilué dans les détails des goûts personnels d’Alain et l’étalage de ses achats de disques de musique classique, se trouve maintenant noyé en plus dans des bribes des vies de Clara et de Roland, père d’Alain et demi-frère d’André. S’agissant de Roland, qu'Olivier Todd qualifie de vrai héros de la Résistance, comme son frère Claude, contrairement à leur demi-frère, on peut d’ailleurs regretter que son fils ne lui ait pas (pas encore ?) consacré la biographie qu’il mérite. Ajoutons enfin qu’Alain a hérité de son père adoptif un style confus et le goût des formules douteuses qui n’agrémentent pas sa lecture. Petit exemple : « Les neiges d’antan ne sont restées blanches que parce que nous les avons perdues de vue. »
Ces réserves faites, le témoignage est irremplaçable, et les biographes en feront leurs choux gras. Les chapitres « Vie civile » et, surtout, « Famille je vous aime. Parfois » de la biographie écrite par Olivier Todd sont ainsi largement puisés dans Alain Malraux. Mais l’a-t-il bien lu lorsqu’il écrit (p. 386) « Malraux a quelques énormes défauts – de fabrication, d’enfance ? -, mais il n’est, presque jamais, rancunier ou mesquin… » Alors que les exemples de ces défauts à l’œuvre sont légion. Par exemple, il a banni pendant des années des membres de sa propre famille lorsqu’il a considéré qu’ils lui ont manqué – Alain écrit d’ailleurs : « il avait la rancune bien ancrée » (p. 195).
Comme pour ceux qui l’ont approché de très près (Cf. Th Chantal, Friang, Clara M., Vilmorin) ce témoignage est accablant pour André Malraux, tant cet homme était foncièrement médiocre. Ainsi, un tel livre dans lequel le héros est fustigé (par Alice Jean-Alley) pour « le soin qu’il avait de sa gloire », « les intermittences de ses amitiés », « l’indifférence de fond qui régissait pour l’essentiel ses rapports avec autrui », « l’égocentrisme formidable qui l’habitait », ne pourrait que choquer un admirateur aussi inconditionnel que Pierre Moinot, lequel  (magazine littéraire, mai 2001) reprochait à Todd d’avoir écrit qu’il est « un mytho maniaque mégalomane (pp. 471, 475...) imbu de lui-même (pp. 472, 475...) » (Cf. Th Todd) ?
L’auteur essaie d’atténuer les critiques, mais les défauts sont tellement manifestes, qu’il doit rendre les armes. Exemple : il écrit (p. 161) « …il lui est arrivé de mentir. Mais cela ne le définissait pas vraiment. » Mais plus loin (p. 326) il rapporte la remarque des Goldschmidt mère et fille (Clara) : « Il a toujours menti. » Autre critique dans la bouche de Clara (p. 321) : « Je l’ai vu faire quelque chose de bien. Jamais quelque chose de désintéressé. »
 
Il n’est pas question de refaire ici la description des faits et gestes du grand homme, mais seulement de relater quelques épisodes qu’Olivier Todd n’a pas retenus.
 
Sur sa qualité de « père introuvable » atteint « d’infirmité affective » (p. 230) et dont la consigne donnée à ses enfants était « N’en-com-brez pas » (p. 85), l’anecdote suivante (pp. 100-101) : « Au week-end de la Pentecôte [57], André profita de ce que nous étions tous les trois réunis pour nous convoquer collectivement le lendemain à midi pile dans son bureau. Intrigués, nous ne nous en parlâmes pas du tout mais nous nous retrouvâmes dans l'escalier de la grande pièce vingt secondes avant l'heure dite, n'oubliant pas qu'il était d'une ponctualité presque maniaque. Voici ce qui nous fut dit, au garde-à-vous en flûte de Pan, comme d'une tribune : " Vous avez atteint un âge où il ne faudra plus nous embrasser. " Un temps. " Vous pouvez disposer. " Nous nous dispersâmes sans un mot, suffoqués par l'aspect soldatesque de cette injonction.» Gauthier, Vincent et Alain avaient respectivement 16, 14 et 13 ans. Gauthier et Vincent se tueront en voiture en Côte-d’Or le 23 mai 1961. Ils avaient 20 et 18 ans.
 
Sur son immense prétention : Il a dit à Alain, peu avant la parution des Antimémoires (p. 289) : «Je leur montrerai que je suis le plus grand écrivain du siècle. » 
 
Confirmation qu’il a été rejeté par les communistes dans les années 30 et 40, et non l’inverse (p. 328) : « Les communistes ont contré tout ce que je voulais faire… »
 
Sur son formidable appétit de pouvoir, qui passe bien avant ses travaux littéraires : Le 1er juin 1958 il est nommé ministre. « "Finies mes chères études ! " s’exclama-t-il, à un doigt de chanter, gagné par l’ivresse de cette surprise… » (p. 112).
 
L’affaire Delphine Renard mérite qu’on s’y arrête (pp. 215 à 217).  L’affaire commence à l’automne 1961 lorsque les propriétaires de la maison de Boulogne désirent récupérer leur maison entière. Ils habitent en effet le rez-de-chaussée, alors que les Malraux occupent les 1er et 2ème étages. Parenthèse : il faut lire Todd pour apprendre combien le personnel de maison était considérable : « il dispose de plusieurs domestiques, valet de chambre, maître d’hôtel, son épouse, une cuisinière, deux femmes de chambre, chauffeur, femme de ménage ; le mari de celle-ci donne des coups de main. » N'aurait-il pas oublié un (ou plusieurs) garde du corps et une gouvernante-nurse pour les enfants ?
Parmi les raisons des propriétaires figure sans doute leur sécurité, compte tenu des innombrables attentats de l’OAS, mais ceci n’est pas non plus mentionné par Alain. Réaction d’André : « Je n’ai pas d’appartement de fonction, et tant que je serai ministre, je ne m’en irai pas de cette maison. S’il le faut, je la ferai réquisitionner par l’armée. » Alain ne paraît pas choqué par cette menace, un abus de pouvoir manifeste.

Le 7 février 1962 c’est l’attentat. Question : la maison n’était-elle pas protégée et gardée ? 
Delphine, la petite fille (4 ans) des propriétaires sera gravement atteinte et y perdra un œil. Le lendemain 8 février se déroule une importante manifestation anti-OAS qui sera réprimée dans le sang, avec 5 morts au métro Charonne et 3 morts Place Voltaire. S’en suivront des grèves et manifestations gigantesques les 12 et 13 février. Alain Malraux relate ces faits de façon confuse et met en cause Simone de Beauvoir qui, si l’on comprend bien, aurait dû se monter solidaire du gouvernement puisque c’est le ministre André Malraux qui était visé par l’OAS, et qu’il aurait donc dû recevoir le soutien de la gauche par solidarité anti-OAS. Alain Malraux semble ignorer l’aversion légitime de la gauche envers un gouvernement responsable des dizaines de morts de la manifestation du 17 octobre 61, de torture, censure, exécutions sommaires... Rappelons aussi qu’avant Malraux Jean-Paul Sartre avait été victime de deux attentats rue Bonaparte les 19 juillet 61 et 7 janvier 62.
 
En conclusion, si Alain a le droit d’écrire : « …André a pu être inhumain, révoltant, quelquefois même indéfendable – qu’importe ! » (p. 362), il faut répéter (cf. TH Clara M) que chaque fois qu’on a lu le témoignage de personnes ayant approché André Malraux de près, on se pose la question : comment un personnage ayant montré de telles faiblesses et insuffisances a-t-il pu faire autant illusion ? Et la même nausée et la même indignation viennent en songeant qu’un homme aussi médiocre puisse être donné en exemple aux générations futures et puisse au Panthéon mériter la reconnaissance de la Patrie.
 
© Jacques Haussy, novembre 2006