La fin et le commencement

La fin et le commencement, de Clara MALRAUX, Grasset, 1976

 

 

 

Les souvenirs de Clara Malraux, sous le titre général Le bruit de nos pas, ont été publiés de 1966 à 1979 en six tomes, dont La Fin et le Commencement est le cinquième. Ils sont un témoignage essentiel, et leur lecture est bien entendu capitale et indispensable pour qui veut connaître le vrai André Malraux.

 

Ici, il s’agit de leurs dernières années de vie commune, ou semi-commune, c’est-à-dire la période Front populaire-Guerre d’Espagne. Malgré sa fascination persistante et son indulgence, Clara Malraux apporte des preuves accablantes de la médiocrité de son ex-compagnon.

Par exemple, elle confirme que la raison première de son engagement est l’intérêt :

« … aucune tâche précise ne lui était attribuée [dans ce Front populaire pour lequel il avait lutté]. Un jour il me dit :

- Il me semble que je devrais m’inscrire au Parti communiste.

- Pourquoi ? lui ai-je demandé. Vous n’avez pas envie de recommencer vos classes ?

- Je ne les recommencerai pas. Dès que je serai inscrit, on me donnera une fonction importante. » (p. 28)

S’agissant des achats d’avions destinés à la République espagnole, si elle confirme qu’un de ses parents a retenu des commissions, elle dément qu’il en ait été de même pour eux, André et Clara, sauf pour le paiement d’une prime d’assurance-vie sur leurs deux têtes au bénéfice de leur fille Florence.

 

Sa prétention, flagrante dans cette circonstance, est encore plus éclatante en Espagne : « Comme sous la baguette d’une mauvaise fée, André se transforma [à l’hôtel Florida] en chef d’escadrille pourvu du titre de lieutenant-colonel. Sans signe extérieur inspirant le respect, il est vrai, tant que dura mon séjour espagnol. » (p. 31) On sait que cette discrétion ne s’est pas prolongée…

 

Sa dangereuse incompétence est la cause des récriminations de Corniglion-Molinier : « Ton homme a encore fait des âneries… » (pp. 65 à 68 ; voir extrait dans Malraux Grand homme ? pp. 34-35)

 

Les graves accusations de Cisneros (voir Cisneros sur ce site) sont corroborées. Alors que Clara les cite en ajoutant l’objection habituelle : « Il reste que Cisneros est communiste et que, lorsqu’il écrivit cette phrase, André n’était plus un " compagnon de route"  » (p. 36), plus loin (p. 160) elle confirme pourtant que l’opinion du général en chef de l’aviation républicaine était la même à l’époque et n’avait donc rien à voir avec le compagnonnage communiste : « … l’escadrille était durement attaquée par le général de Cisneros qui l’accusait de tout. » De plus, le récit de l’inspection de Serre, « directeur socialiste militant d’Air-France », montre que les matériels étaient dans un état déplorable : « Je n’ai jamais vu une telle pagaille… Il faut que cela finisse. Je ne vous enverrai plus une pièce de rechange. » (pp. 83-84)

 

Le livre comporte une remarquable analyse et contestation du concept de fraternité virile (pp. 118 à 122) dont les malrauxlâtres font leurs choux gras : « … m’avait irritée le mot " viril" sans cesse accolé à tout ce qui, dans le comportement humain, peut être considéré comme noble. »

Le machisme et l’antiféminisme d’André Malraux sont également mis en évidence et critiqués (pp. 96, 108, 112-113, 116...).

 

Le récit de la rencontre de janvier 1942 au café Lafayette, place Wilson à Toulouse, pour une demande de divorce d’avec une juive, est accablant pour le grand homme et constitue un réquisitoire féroce contre son aveuglement et sa lâcheté : «Un peu de pitié me prend de voir où en est réduit cet homme qui voulait que sa vie fut garante de son œuvre. » (pp. 223 à 228 ; voir extraits dans Malraux Grand homme ? pp. 42-43).

 

L’Espoir fait l’objet de pages intéressantes (174 à 177) en même temps qu’est datée précisément la séparation totale et définitive de Clara et André : août 1937, après une rencontre à Toulon au cours de laquelle Clara est consultée sur le manuscrit de ce livre.

 

Et puis, des notations et sujets de moindre importance, mais néanmoins dignes d’intérêt. Par exemple, sur « Nothomb-Seignaire, qui avait accepté le curieux rôle de commissaire politique dans l’escadrille. » (p. 164). En quoi consistait cette fonction ? Nicolas Chiaromonte, membre de l’escadrille, donne une réponse (p. 68) : « … un commissaire politique m’a convoqué… Il ne m’a pas posé de question, il ne m’a pas non plus donné beaucoup de conseil, seulement qu’il valait mieux ne pas continuer à voir les anarchistes, enfin de les voir moins souvent, en réalité plus du tout... »

 

On apprend ce qu’il est advenu de l’une des statues d’art du Gandhara - en fait « notre plus belle statue Gréco-bouddhique » : les enfants Florence Malraux et Dominique Arland l’ont renversée, et l’on voit Clara « une pelle à la main [rassembler] des débris centenaires » (pp.164-165). Cet épisode confirme l’indécente désinvolture avec laquelle André Malraux traitait les objets archéologiques, ainsi qu’il a été déjà rencontré avec la tête qu’il a fait scier en deux pour exposer les profils face-à-face (voir Malraux Grand homme ? p. 21).

 

On referme le livre et, comme chaque fois qu’on a lu le témoignage de personnes ayant approché Malraux de près (voir sur ce site Chantal, Friang, Vilmorin…), on se pose la question : comment un personnage ayant montré de telles faiblesses et insuffisances a-t-il pu faire autant illusion ? Et la même nausée et la même indignation viennent en songeant qu’un homme aussi médiocre puisse être donné en exemple aux générations futures et puisse mériter la reconnaissance de la Patrie.

 

 

© Jacques Haussy, octobre 2004