Clara 7

LES COMBATS ET LES JEUX, de Clara MALRAUX, Grasset, 1969

 

Ce troisième tome des souvenirs de Clara Malraux, qui porte quasi exclusivement sur l'année 1925 à Saigon, celle du journalisme à "L’Indochine", devenu ensuite "L’Indochine enchaînée", est décidément très fructueux (voir Clara M. 2 et Clara M. 5). En effet, vouloir répondre à la préoccupation de Sainte-Beuve « Comment se comportait-il sur la question de l’argent ? » conduit à y découvrir des informations peu ou pas relevées jusqu’ici.

L’arrivée à Saigon

On sait que mi-1923 la dot de Clara a été épuisée et les besoins financiers du couple n’ont plus été satisfaits. Le remède leur a paru être une équipée au Cambodge, laquelle s’est révélée calamiteuse et n’a fait qu’augmenter encore le besoin d’argent. Un travail rémunéré s’est présenté alors : rédacteurs dans un journal saïgonnais financé par des nationalistes chinois, et codirigé par un avocat saïgonnais, Paul Monin. Il y a bien eu ce contrat d’édition pour trois livres, signé par Bernard Grasset à la veille du départ pour Saigon mi-janvier 1925, mais 3 000 F (presque autant en euros d’aujourd’hui) voilà qui est bien maigre. Après avoir raclé les fonds de tiroir et mobilisé une fois de plus les subsides de la famille, ils ont pu embarquer jusque Singapour en troisième classe. En effet, pas question d’arriver à Saigon en si pauvre équipage. A Singapour ils prendront le train (en deuxième classe) pour Kuala Lumpur et Bangkok, d’où ils partiront en bateau pour Saigon, en première « pour sauver la face ». Mais il s’agissait d’un rafiot qui aurait dû être désarmé depuis belle lurette. « Nous l’avions pris sans nous informer de son état... » (p. 25). Et Clara raconte : « Le lendemain de notre embarquement… le lieutenant K… nous prévint gentiment que la tempête avait jeté des tonnes d’eau dans les cales du navire ». Le récit de l’accident qui suivit est succinct et confus, et sans doute fantasmé (pp. 25-27), mais il est possible de le résumer simplement en écrivant que, par suite d’une voie d’eau et d’une avarie de gouvernail, le bateau s’échoua dans les parages du Cap Saint-Jacques, et les passagers gagnèrent le rivage en « pataugeant avec conviction ». L’aventure se serait poursuivie en bateau et, à Saigon « Monin nous attendait sur le quai ». Le scepticisme est ici de mise, car le moyen le plus rapide et le plus commode pour rejoindre Saigon au départ du Cap Saint-Jacques est la route. Ces péripéties font que la date précise d’arrivée n’est pas connue. Disons fin février-début mars 1925.

Le départ de Saigon

Les difficultés du journal conduisirent à un tarissement de la source de revenus, au moins pour Clara qui n’avait plus d’emploi dans le nouveau journal devenu bi-hebdomadaire. Pas question toutefois de réduire le train de vie. Mais la note s’allonge au Continental, meilleur hôtel de la ville et un des meilleurs du sud-est asiatique (à l'époque). Et l’on n’ose plus se rendre au restaurant de l’hôtel. On se nourrit donc très peu, et lorsque André alla rendre visite début novembre 1925 à Paul Morand, ambassadeur de France à Bangkok, soigné dans une clinique de Saigon, celui-ci écrivit : « Je l’ai vu entrer comme un fantôme… pâle, amaigri, traqué, infiniment plus malade que les patients. » Clara ne peut même plus payer le cyclo-pousse et doit se déplacer à pied. De plus, les relations avec Paul Monin se tendent. En effet, celui-ci a compris qu’André Malraux ne l’accompagnerait pas dans son engagement nationaliste. Bref, il faut songer à quitter Saigon et à rentrer à Paris. Reste à trouver le moyen de payer les billets de retour.

C’est alors que deux « compradors » - deux hommes d’affaires – chinois leur proposent de plaider à Paris la cause de l’ouverture d’un casino à Cholon sur le modèle du Great Wide World de Shanghai. « Avec au rez-de-chaussée un grand magasin, au premier un théâtre et un restaurant, des salles de jeux, une maison de passe plus haut encore. A moins que ce ne soit l’inverse. » (p. 233). Pourquoi pas ? Et « ...les Chinois nous [ont] remis la somme permettant notre retour », et début janvier 1926 c’est l’embarquement du retour en France.

Casino Grand Monde à Cholon

Le Casino Grand Monde, 11 rue des Marins à Saigon-Cholon

Les Malraux sont-ils intervenus auprès de leurs connaissances politiques afin de favoriser l’implantation d’un casino à Cholon ? Toujours est-il qu’un établissement du type du Great Wide World, appelé Grand Monde, s’est bien ouvert 11 rue des Marins (aujourd’hui rue Tran Hung Dao), spectaculaire, et une attraction pour les voyageurs de passage. Il a fait les beaux jours de l’armée japonaise d’occupation, puis fut fermé. Sa réouverture intervint fin 1946, grâce au Haut-Commissaire de France, l’amiral gaulliste Thierry d’Argenlieu, malgré les protestations du gouvernement cochinchinois opposé aux jeux d’argent. Enfin il fut fermé définitivement en 1954 par Ngo Dinh Diem qui interdira les jeux. On en trouve une description, entre autres, dans un article de Charles-Henri Favrod dans le journal Le Temps de Lausanne (voir https://www.letemps.ch/societe/2001/06/08/memoire-charles-henri-favrod). Graham Greene dans Un Américain bien tranquille en fait le cadre de la rencontre de son personnage Fowler avec la taxi-girl Phuong. Mais le livre le plus pittoresque sur l’endroit est sans conteste Le Grand monde de Guy des Cars, ainsi présenté : Le Grand Monde ? C'est le plus célèbre cabaret d'Asie où se côtoient deux civilisations : l'Orient mystérieux et fascinant avec ses traditions et ses ambitions face à l'Occident qui cherche à comprendre, préoccupé de profit. Là aussi l’héroïne est une taxi-girl, archétype de la femme asiatique vénéneuse. Enfin, Morgan Sportès y a fait une allusion fort imagée et explicite dans Tonkinoise : « Mon Dieu comme tout cela était vulgaire, on se fût cru au Grand Monde, à Saigon, ce lupanar ! » (p. 180).

Beaucoup des aventures d’André Malraux sont inventées et mythiques. Les Combats et les jeux nous en fait découvrir deux bien étranges sinon bien réelles : naufragé, et lobbyiste (d’entrepreneurs d’établissements de jeux). Décidément, ce Malraux est étonnant !



© Jacques Haussy, mars et juin 2017