LE Groupe SOLEIL dans la Résistance

LE Groupe SOLEIL dans la Résistance, de René COUSTELLIER, Fanlac, 1998

 

 

Voilà un livre passionnant. Non sans défauts : il est imprégné d’idéologie communiste, et, par exemple, la réécriture partisane de l’histoire des années 30 qui figure dans le premier chapitre est difficilement supportable. Mais, tout de même un livre passionnant, et pour de nombreuses raisons. J’en retiendrai trois.

D’abord parce qu’il raconte simplement, et même sèchement, des actions de résistance, et que, montrant ainsi le courage et le dévouement de tous ces jeunes gens, dont il était lui-même, il leur rend un superbe hommage. Il leur donne parfois directement la parole et ce ne sont pas les pages les moins captivantes : entre autres, le « Récit du 8 août 1944 par Michel Boutier » est particulièrement émouvant (pp. 330 à 333).

Ensuite, parce qu’il est le témoignage d’un acteur important qui n’avait pas été entendu jusqu’alors. Il rectifie d’ailleurs au passage les écrits des uns et des autres - de Pierre Bertaux, de Guy Penaud… - montrant ainsi que l’histoire de la Résistance a été rédigée d’abord par des gaullistes. Parmi ces auteurs démentis il en est un qui mérite une mention particulière par son délire flagorneur pour Malraux, c’est Galante (avec l’aide d’Yves Salgues) et son « Malraux, quel roman que sa vie ». L’extrait qui est fourni de cet ouvrage donne envie d’en lire davantage tant il est baveux d’admiration et de dévotion pour son idole.

Vient la troisième raison de l’intérêt du livre de René Coustellier : la relation de ses contacts avec André Malraux, relation qui n’est pas seulement passionnante, mais sensationnelle.

 

Un drôle de résistant

La rencontre Coustellier-Malraux a eu lieu dans la première quinzaine de mars au moulin du Cuzoul, près de la route Daglan-Domme (sud de Sarlat), où Jacques Poirier (« Jack »), collaborateur de Harry Peulevé, du SOE (Special Operations Executive - service secret anglais), est venu pour mettre en application des accords conclus entre le groupe Soleil et « Harry ». Ce dernier, « ne se sentant pas en sécurité en Corrèze, .. désirait un lieu sûr pour son organisation avec une préférence pour la Dordogne sud. » Le récit vaut d’être reproduit :

« Arriva un individu, soufflant comme un phoque, assez grand et voûté, il me demanda :

- Combien avez-vous attaqué de prisons et combien cela a permis d’évasions ?

 - Pourquoi ?

 - Pour savoir… puis : vous êtes communiste ?

 - L’année dernière, j’ai subi mon dernier interrogatoire devant un juge d’instruction. Veuillez arrêter vos questions, je n’ai rien à vous dire. »

L’arrogance de Malraux n’avait bien entendu aucune justification : il était seulement « … le frère d’un des plus proches collaborateurs français d’Harry »

Le ton était donné. Soleil-Coustellier était confirmé le surlendemain dans son hostilité par un émissaire du colonel Rivière, chef des FTPF de la R5 : « Ton ami Rivière (Godefroy), ton patron, ayant fait la guerre d’Espagne dans les brigades internationales, te fait dire : " Aucune compromission avec Malraux, mais il ne faut pas le confondre avec ses deux frères qui sont des camarades et des résistants. Nous savons pouvoir faire confiance à Harry, ce n’est pas toujours le cas avec les hommes du SOE…" » Soleil apprendra d’ailleurs le 27 juin (p. 314) que Jack, nouveau responsable SOE après l’arrestation d’Harry, voulait l’éliminer de son poste de commandement. Jacques Poirier a été celui qui a protégé Malraux et cautionné ses mensonges et ses auto-nominations.

La suite des actes de Malraux n’a fait que conforter l’hostilité, puis provoquer le mépris de Soleil. Ainsi, pour le servir et servir ses desseins, Malraux fait venir de Nice son ami d’Espagne Raymond Maréchal, à qui il demande de créer « une organisation " Les Forces Raymond" … destinée à la récupération des parachutages et à leur répartition. Nous les distribuerons à ceux désirant se battre sans attendre. Si… vous acceptez nos propositions, vous aurez toutes les armes que vous voudrez. » On imagine la réponse de Soleil… L’inexpérience de Raymond Maréchal a été la cause de sa mort quelques jours plus tard : « …arrivé à l’appel de Malraux le 15 mars, [il] disparut le 25 mars. »

Les mensonges et les prétentions de Malraux sont la risée de tous (p. 199). Il se prétend d’abord « DMR [Directeur militaire régional] de Toulouse ». Et puis le 18 juin est parachuté un vrai DMR de Toulouse. Qu’à cela ne tienne, il se désignera « coordinateur, pour Londres, des mouvements de Résistance en Dordogne, en Corrèze et dans le Lot » !

 

Arrêté par les allemands

Le 22 juillet, cinq personnes sont dans une traction-avant arborant le sigle FFI lorsque, en arrivant à Gramat où une colonne allemande vient d’établir un cantonnement, ils tombent sur un barrage allemand qui ouvre le feu. André Malraux est ainsi fait prisonnier. Olivier Todd écrit la suite : « Déclinant ses titres, il se dit chef militaire de la région. Il suit les consignes : pris, un résistant doit s’accorder le grade le plus élevé possible pour éviter l’exécution immédiate. Ensuite, il faut tenir deux jours sous la torture. » Ces soi-disant consignes sont évidemment absurdes. Coustellier raconte que, le 18 mai, il est demandé à Malraux : « Si les Allemands te prenaient, comment ferais-tu ? Dis-le… 

- Dans la vie, il faut toujours tout prévoir… je ferai savoir qui je suis !

Instinctivement j’ai lâché mon stylo et j’ai porté la main à ma ceinture. Malraux me dit : " A ta place, j’aurais fait comme toi, mais tu ne peux pas me tuer. En bas, à la Treille, chez Nandou, ils nous savent ensemble. Ce serait un meurtre à l’encontre d’un écrivain reconnu par l’Académie Goncourt."

Je lui ai répondu : " Fous le camp, je n’ai pas fini mon travail et je ne peux plus te supporter à mes côtés" . »

Le fait est qu’il s’est laissé prendre vivant, et qu’il est sorti de sa détention le 19 août, vivant et sans avoir été torturé. Il ne peut y avoir que deux explications à cette mansuétude alors tout à fait exceptionnelle : ou avoir été « retourné » et avoir coopéré avec les nazis, ou avoir bénéficié de protections. La première s’applique à un ami d’Espagne de Malraux, Paul Nothomb, qui a « donné » son réseau en Belgique, n’a pas été inquiété à la Libération, et a ensuite été publié et employé par Malraux chez Gallimard, sous le nom de Julien Segnaire. La seconde explication vaut pour la libération de Paulhan en 1942, grâce à Drieu la Rochelle, ou pour celle du fils de Jacques Chardonne, sorti du camp de concentration d’Orianenburg par le lieutenant Heller lui-même.

 

Ficelé comme un saucisson

Le 7 septembre, André Malraux se présente en début d’après-midi à l’entrée d’une réunion de cadres militaires FTPF à Limoges. Soleil, qui voulait se débarrasser depuis quelque temps de l’individu, le fait ficeler et enfermer dans le coffre de sa voiture. Il sera amené ainsi dans une ferme des environs de Belvès, où il attendra jusqu’au lendemain matin, dans l’herbe, « ficelé des chevilles aux épaules, la bouche recouverte par un bandeau serré ». Il sera tiré de ce mauvais pas par Pat (Patinaud), numéro un du PCF en Dordogne, dont l’accord pour l’exécution avait été sollicité.

Cette histoire est sensationnelle, et il est curieux de voir ce qu’en a dit Olivier Todd, dernier biographe du grand homme. L’affaire ne figure qu’en note (28, page 646) : « On racontera que Soleil a enfermé Malraux dans le coffre de sa voiture. Douteux. » En fait, on s’aperçoit que Todd n’a pas lu le livre de René Coustellier, bien qu’il soit paru près de trois ans avant le sien, et qu’il ne l’a pas rencontré, tout occupé qu’il était à interroger des témoins fondamentaux, comme Madame Margot Nothomb, cantinière (supposée) de l’escadrille España !

 

En ignorant le témoignage passionnant d’un tel acteur de la Résistance en Périgord, Olivier Todd n’a pas seulement fait une erreur, il a commis une faute.

 

 

© Jacques Haussy, mars 2003