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LES COMBATS ET LES JEUX, de Clara MALRAUX, Grasset, 1969

 

L'indochineIl s'agit du troisième tome des souvenirs de Clara Malraux, publiés de 1964 à 1979 sous le titre général Le bruit de nos pas, en six tomes qui ont fait l'objet ici de chroniques plus ou moins détaillées (voir Clara M., Clara M. 2, Clara M. 3 et Clara M. 4). Ce tome-ci porte quasi exclusivement sur l'année 1925 à Saigon, celle du journalisme à "L’Indochine", devenu ensuite "L’Indochine enchaînée".

L'ouvrage de référence sur cet période est celui de Walter G. Langlois, André Malraux l'aventure indochinoise, paru d'abord aux États-Unis (1966) et traduit ensuite en France (1967), avant la parution de ces souvenirs de Clara Malraux. Est-ce la raison pour laquelle celle-ci y est seulement mentionnée six fois, alors que Louis Chevasson, par exemple, l'est trois fois plus ? Un autre ouvrage important est De l'Indochine au R.P.F. une continuité politique, les romans d'André Malraux de Geoffrey T. Harris (1990). Il n'est pas consacré spécifiquement à la période ici considérée, mais il comporte des analyses éclairées et très approfondies, en particulier du contenu des journaux saïgonnais. Lui non plus n'a guère d'estime pour notre auteur et ses écrits : "Malgré leur caractère tendancieux, les mémoires de C. Malraux sont assez révélateurs de l'attitude de Malraux..." (p. 13).

Une démystification

Cette sous-estimation de Clara Malraux est injuste et injustifiée car le témoignage est unique et capital. Son conjoint s'est en effet complu à falsifier le récit des épisodes de leur séjour et en inventer d'imaginaires, en Chine par exemple. Ainsi, le récit fait dans une lettre à Edmund Wilson datée du 2 octobre 1933 est particulièrement extravagant :

Je suis allé en Asie à 23 ans, comme chargé de mission archéologique. J'ai alors abandonné l'archéologie, organisé le mouvement Jeune-Annam ; puis suis devenu commissaire du Kuomintang en Indochine et enfin à Canton. [...] Il y avait à Canton en 1927 (ce fut très différent en 1927) singulièrement plus d'aventuriers révolutionnaires que de marxistes...

Il n'a jamais été "chargé de mission archéologique" et n'était pas "à Canton en 1927". Et quant au "mouvement Jeune-Annam", il prétend l'avoir "organisé", alors qu'il s'agit d'un bobard que Langlois, non seulement avale sans sourciller, mais enjolive en écrivant qu'il a créé lui-même ce parti nationaliste (p. 67) :

Homme d'action ... il entreprit de transformer le mouvement nationaliste en parti politique. Son organisation prit le nom de Jeune Annam...

Cette fable est répétée : "...en fondant Jeune Annam..." (p. 237), et il est précisé qu'il en est un dirigeant (pp. 189, 193). Clara Malraux rétablit les faits : "...en 1921, un parti «Jeune Annam» existait", et elle indique que ce mouvement a aidé à l'ascension politique de M. Cognacq, gouverneur de Cochinchine. Jean Lacouture dans son "Malraux une vie dans le siècle" (1976) ramène cette organisation à ses justes proportions, insignifiantes (pp. 76 et 82-83 en poche Seuil). Il reste que la fable a bien prospéré. Robert Payne, par exemple, dans sa biographie parue en 1970 et 1973 et rééditée en 1996, l'a reprise telle quelle (p. 97) : "Pendant quelque temps, Malraux espéra organiser son propre parti révolutionnaire, qu'il appela «Jeune Annam»".

Un compagnon décevant

Ce n'est pas la seule démystification opérée par Clara qui se trouve souvent irritée par les mensonges de son compagnon. Par exemple (p. 204) :

Il avait aussi écrit : "L'Indochine a été fondée avec mes propres fonds et des fonds annamites..." Et j'avais été agacée.

De plus, à cette époque, quatre ans après leur rencontre et leur mariage, elle prend conscience des faiblesses et des défauts d'un André Malraux égocentrique et affabulateur, et fait le constat du "bonheur-malheur" (p. 139) de sa rencontre avec lui :

Est-ce qu'il peut s'oublier, cet homme placé au centre de son univers et qui autour de lui ne voit que son propre domaine ? (p. 137)

Que celui que je voulais tout proche de moi pût à ce point vivre dans le royaume de l'imaginaire me fut atroce (p. 74).

...ses rêves à lui débordaient un peu les faits... (p. 210)

Une action limitée et un échec

Ce livre est aussi l'occasion pour Clara de faire un bilan de leur action.

D'abord de faire un portrait de Paul Monin (pp. 30-32) et de lui rendre hommage : "La part de notre collaborateur fut infiniment plus grande que la nôtre" (p. 31). On apprend qu'il avait pour passion la chasse à l'éléphant (pp. 61, 95, 101, 243). Un Anglais rencontré sur le bateau pour Hong Kong est là, lui, pour la chasse au tigre (p. 211)...

Puis, au terme de leur séjour, elle reconnaît que leur réformisme n'avait pas été à la hauteur de la situation. Elle emploie même le terme de "désastre" :

Le rideau lentement tombait, cachant la scène où se déroulait le drame asiatique, qui chaque jour devenait moins nôtre. Leurs espoirs déçus, la colère des Annamites devenait révolte, repoussait toute idée de collaboration avec la France. Le mouvement réformiste avait obtenu trop peu de résultats pour qu'on écoutât encore ses conseils de patience ; en Chine les hommes de l'Asie découvraient à la fois le nationalisme et la révolution sociale (pp. 232-233).

Je m'étais demandé [...] si nous n'avions pas souhaité le désastre. Car enfin, nous nous trouvions devant lui dans cette Indochine qui nous détruisait et nous enrichissait - désastre qui nous acculerait aux remises en question essentielles (p. 241).

*

Clara Malraux a eu le mérite immense d'éclairer des épisodes essentiels de sa vie et de celle de son compagnon. Elle l'a fait avec courage, lucidité et sincérité. Qu'elle en soit remerciée.


© Jacques Haussy, janvier 2015