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ANDRÉ MALRAUX ET L’ARCHITECTURE, Éditions du Moniteur, 2008




En voilà une coquecigrue ! Le sujet paraît en effet inattendu et improbable. Même un Régis Debray, au détour d’un texte célébrant les Écrits sur l’art, est étonné et déplore deux absences dans l’œuvre du grand homme : l’architecture et la photographie, « soit les deux branches les plus dynamiques, les mieux nourries, les plus en vue, de l’invention contemporaine des formes » (http://www.malraux.org/debray3/). On commence donc par hausser les épaules, puis on est curieux du résultat et on finit par ouvrir ce livre.

Un bel objet. Le ministère de la Culture et de la Communication qui en est le commanditaire et mécène doit être satisfait : l’argent public a été bien employé. Le résultat est certes cher - 29 € - mais il suffit d’attendre pour en trouver à meilleur compte chez les soldeurs ; déjà il est moitié moins cher sur Internet chez Rakuten, livré à domicile. Son prix est justifié par le soin apporté à son édition (les notes sont dans la marge, c’est l’idéal !) et par la présence d’un CD ROM de témoignages, de colloques et d’un discours du ministre relatifs au sujet.


La matière est vaste et détaillée, mais on se limitera ici à faire quelques remarques au fil de la lecture et de l’écoute des intervenants des tables rondes organisées à l’occasion du trentième anniversaire de la mort d’André Malraux.


François Loyer, historien de l’architecture et de la ville, résume ainsi la notoriété du ministre (p. 210 et fin de la piste 20) : « Malraux, on le prend aussi bien comme l'homme de la loi Malraux, l'homme de l'Inventaire, l'homme des ravalements de façades, des deux lois de programme que comme l'homme de l'architecture contemporaine ». La genèse de ces différents hauts faits, ainsi que l’appropriation-usurpation à laquelle s’est livrée le grand homme, ont déjà fait l’objet d’articles sur ce site (voir Di Patrimoine). Ici, Xavier Laurent, auteur d’une thèse sur l’histoire des secteurs sauvegardés, conforte l’appréciation et apporte un autre éclairage sur le sujet (pp. 188-9 et piste 10) :


La loi du 4 août 1962, c'est entendu, est devenue la loi Malraux pour tout le monde. Qu'en est-il vraiment de sa naissance ? [...] En fait cette loi, on s'en aperçoit à la lecture des archives, n'est pas une initiative du ministère des Affaires culturelles et le rôle de ce département doit être revu singulièrement à la baisse dans son élaboration. C'est une initiative qui vient plutôt du ministère de la Construction, de Pierre Sudreau, et c'est une initiative qui a été très fortement appuyée par Michel Debré, le Premier ministre, outrepassant un peu son rôle d'arbitre pour se faire moteur de l'élaboration de cette loi. Alors le grand génie, et c'est là que Malraux est certainement un bon ministre du Patrimoine — je ne vais pas me prononcer sur le ministre de l'Architecture — le grand génie de Malraux, c'est finalement de faire de ce demi-échec de son département dans l'élaboration de la loi un succès et de réussir à personnifier la mesure. C'est pour cela qu'on parle de loi Malraux aujourd'hui. Cette réussite, il la doit beaucoup au verbe, finalement, au discours qu'il a tenu à l'Assemblée nationale […] Sur la loi sur les secteurs sauvegardés, il a fait un discours particulièrement brillant, dont on retient toujours la petite phrase : « Un chef-d’œuvre isolé risque d'être un chef-d’œuvre mort ».

De nombreuses anecdotes égayent l’ouvrage. On en retiendra deux :

La première est racontée par Éric Lengereau, historien de l’architecture (p. 176). En sortant d’une réunion, Malraux avait découvert la maquette d’un hôtel destiné à remplacer la gare d’Orsay vouée à la démolition.

Malraux avait dit : « Il faut en faire le ministère de l'Éducation nationale. » Je m'étais alors employé à le persuader qu'il n'en est pas des architectures comme des sculptures, on ne peut pas les promener ; qu'il n'en est pas des architectures comme des peintures, on ne peut pas les accrocher, qu'elles sont évidemment liées au programme et au site et que, sans une cohérence entre tous ces éléments, on ne peut rien faire de correct [...]. Rien n'y a fait, Malraux restait ferme sur ses positions et ne voulait pas entendre parler de renoncer à transporter, grossie le nombre de fois qu'il fallait, la maquette de Faugeron sur le site de la prison de la Santé — également vouée à la démolition à l'époque. Jusqu'au jour où, lors d'une dernière conversation dans laquelle j'essayais une fois de plus — une fois de trop, sans doute — de le persuader, il a fini par me dire : « C'est quand même moi qui ai écrit La Condition humaine et ça, on ne me l'enlèvera pas.»

La deuxième anecdote est racontée par Wladimir Mitrovanoff, architecte (p. 203). Elle concerne la maquette du projet de la porte Maillot que le ministre veut venir voir, dans les bureaux de la Création architecturale à la direction de l’Architecture du ministère.


C'est Guillaume Gillet qui présentait ce projet […] : la fonction, l'hôtel, les salles de conférences, l'axe, l'orientation. Malraux écoutait, avec le doigt comme sur la photo qui couvre votre livre, Max Querrien, c'est-à-dire un peu interrogatif, silencieux. Guillaume Gillet s'arrête de parler, nous-mêmes nous n'avions rien à dire, l'architecte était là ; le ministre commence à faire le tour de cette table à 1,40 mètre de hauteur en essayant de mettre ses yeux au même niveau que la rue ; il avait une démarche de chat — je ne veux pas être irrespectueux — un peu à la Marx Brothers. Donc il en fait plusieurs fois le tour, toujours le silence. Guillaume Gillet répète : « Le nord c'est par ici, Paris c'est par là... » pour essayer d'obtenir une réponse, une réaction. Toujours le silence. Et puis finalement, quelqu'un donne le signal du départ, parce que le ministre n'a rien dit. Je me souviens qu'on avait conclu que ce silence était plutôt désapprobateur puisqu'il n'avait pas eu un élan d'enthousiasme vers le projet de Guillaume Gillet. La maquette est restée là, Guillaume Gillet est reparti, ceux qui avaient vu dans le silence une approbation étaient contents, ceux qui avaient vu que c'était plutôt une désapprobation étaient satisfaits également. Je pense qu'il a donné des instructions, en tout cas le projet a été réalisé.

Quelques erreurs peuvent être relevées. Par exemple « Albert Beuret, compagnon de Résistance de Malraux et conseiller technique du cabinet » (p.162). Il était en fait simple « camarade de régiment » de Malraux, d’avril à juin 1940 à Provins, puis compagnon de captivité à Collemiers, près de Sens, jusqu’à la Toussaint.


Un bilan informé et approprié est fait par François Loyer sur les architectes de ce temps (p. 199) : « … la période n’était pas extraordinairement porteuse de talents géniaux... » C’est le moins qu’on puisse dire au vu des résultats !



Et puis un constat fort attristé du même François Loyer (p. 214) : « … il ne m’étonne pas tellement que Malraux, pour l’instant, n’existe plus ». 

© Jacques Haussy, juin 2018



Dans le Canard enchaîné de ce 20 juin trois quarts de page sur Madame Françoise Nyssen. Les ministres du Patrimoine se suivent.... 
Suite du feuilleton dans le Canard du 27 juin. Nouvelle suite dans le Canard du 4 juillet. Et encore dans le Canard du 11 juillet. Et nouvel épisode dans le Canard du 18 juillet.  Et le feuilleton reprend dans le Canard ce 22 août. Et encore cette semaine (Canard du 29 août). Et Mme Nyssen n'a toujours pas démissionné. Il faut renoncer à en poursuivre la chronique : autant d'indécence finit par écoeurer.
Mais Actes Sud c'est quoi ? Une réponse : https://www.monde-diplomatique.fr/2017/10/DISCEPOLO/58012.


juin-juillet-août 2018