Vandromme

LE FIL ROUGE, de POL VANDROMME, Éditions de la Table Ronde, 1974.



Pol Vandromme (1927 - 2009) est un remarquable et excellent critique littéraire*, qui fut honoré du Grand Prix de la Critique de l'Académie française. Parmi ses sujets d'étude, aux côtés de Brassens et Tintin, de Sagan et Modiano, de Jacques Perret et Blondin, de Simenon et Marcel Aymé, de Drieu La Rochelle et Céline... figure André Malraux, dans un pamphlet soigneusement occulté par le Dictionnaire Malraux comme tous les pamphlets contre Malraux, Duthuit excepté : Malraux, du farfelu au mirobolant (L’Âge d'Homme, 1996). Cet ouvrage est suffisamment notoire et accessible pour ne pas nécessiter de commentaire, autre que d'en conseiller vivement la lecture. En revanche, un livre plus ancien et méconnu (il ne figure pas dans la bibliographie de Vandromme dans Wikipédia par exemple), est tout aussi satirique et judicieux, c'est Le Fil Rouge (La Table Ronde, 1974). Il porte le sous-titre Pastiches, et, de fait, André Malraux n'en est pas l'unique objet, mais Pol Vandromme lui consacre l'article le plus long : 17 pages, alors que les 42 autres études font en moyenne moins de 5 pages. De plus, il est question de Malraux dans d'autres articles. Dans Bernard Frank par exemple (pp. 85-86), et, surtout, dans Lucien Rebatet, d'où j'extrais ces lignes féroces (pp. 183-184) :


Je me flatte d'avoir toujours considéré Malraux comme un cacographe. Il n'avait pas encore publié ses épais démarquages d'Élie Faure, embrouillés, fumeux, délirants et d'une platitude irréprochable, qui excitent à la glose les corniauds renforcés ; mais j'avais déjà reconnu dans ses romans échevelés la transe d'un épileptique, les phobies d'un obsédé, le cartonnage d'un fabricant prétentieux, et, par-dessus tout, une laideur philosopharde doublée d'un tournis de convulsionnaire, triplée d'une poésie de mystagogue, quadruplée d'un reportage de voyeur, quintuplée d’algèbres quarante-huitardes.


Ça devrait finir au cabanon. Ça finira au Panthéon, avec tambours, trompettes, compagnons du dix-huit juin, harangues du maquis, chant des partisans et les inévitables cent mille borniols de la badauderie parisienne.


L'article André Malraux est bâti sur le schéma suivant : la maison d'édition Gallimard reçoit "un énorme manuscrit de 1769 pages dactylographiées au double interligne" portant le titre Antimémoires. Les membres du comité de lecture rédigent des rapports de lecture dans leur style, rapports qui sont autant de critiques du livre. Un extrait de la note de Jean Paulhan (p. 130) :


Ce débutant pose le point et virgule comme il faut. Peut-être abuse-t-il des adjectifs et son éloquence s'exhibe-t-elle un peu trop pour la postérité. Mais il a le bon usage de ces lieux communs qui s’entraînent à la vie à la mort. L’entrée d’Élie Faure dans le livre de poche a sans doute assuré sa culture : on ne sait pas toujours très bien ou elle va ; mais on sait d’où elle vient. C'est un refuge, et c'est un réconfort.

Trop de tambours ; trop de trompettes, trop de marches funèbres. Pense trop à ses fins dernières. Mais y pense bien...


Se succèdent ainsi les avis de Marcel Arland, Michel Butor, Claude Roy. Et puis le livre parait, et les critiques, notamment Pierre de Boisdeffre, s'interrogent sur l'auteur : est-il le même qui a écrit Les ConquérantsLa Condition humaine...? Un pamphlet, signé Jacques Laurent-Cély, "éblouit le subtil Boisdeffre par ce qu'il y avait d'entrain dans l'évidence de son argumentation". Un extrait (p 141) :


A qui fera-t-on croire que cet homme jeune et aventureux soit devenu ce vieillard d’arrière-garde et de conseils gouvernementaux ? Nous trouvons insultant que l'on puisse penser que le factieux des Conquérants achève sa vie déguisé en défenseur des lois ; que le militant trotskiste soit le gestionnaire d'un régime capitaliste ; que le combattant de Catalogne soit le ministre d'un État profranquiste ; l'éloquent baroudeur des meetings prolétariens, le tribun d'estrades officielles ; le dynamitero d’embuscade, le conservateur et le ravaleur des façades poldaviennes.


Ne déflorons pas la suite. Mais on voit que l'auteur a pris du plaisir à rédiger ces charges, toujours drôles et savoureuses, toujours perfides et satiriques, et toujours affûtées et pertinentes.

J'espère vous avoir donné envie de lire ce livre qui, certes, est inégal car beaucoup des auteurs pastichés sont tombés aux oubliettes du temps : qui a envie de lire Léon Daudet, Maurice Druon, Paul Guth, Jean-Edern Hallier, Pierre Teilhard de Chardin... ? Mais certains articles, relatifs à des auteurs que Vandromme affectionne ou connaît bien (Aymé, Blondin, Frank, Giono, Nimier, Sagan, Simenon...) sont très réussis. Et, surtout, les pages sur Malraux sont les meilleures de l'ouvrage.


* Deux remarques :

- Pierre Assouline a rendu hommage à Pol Vandromme le 5 septembre 2009 sur son blog (passouline.blog.lemonde.fr). Je suis intervenu le 05 septembre à 12:37.

Un lecteur ayant suivi le lien conduisant de mon nom à ce site-ci "trouve bizarre" que "l’index thématique ne contient aucune référence à la franc-maçonnerie" (même jour à 15:31). Je n'ai pu que reconnaître mon ignorance à cet égard, et que s'il voulait m'éclairer, j'étais preneur (même jour à 17:29). J'attends toujours.

- Petite connivence entre Pol Vandromme et moi : nous sommes tous deux originaires du même pays hennuyer. Pour ma part, de la partie méridionale de ce pays.


© Jacques Haussy, avril 2013



Pol Vandromme a écrit en 1959, c'est-à-dire entre la publication des albums Coke en stock et Tintin au Tibet, le premier livre consacré à Tintin et à son univers, Le monde de Tintin. Voici un extrait de la réédition de 1994 (La Table Ronde, pp. 132 à 134) :


Pour ma part, je soupçonne [Tintin] d'avoir trop fréquenté Malraux. Il faudrait que l'on sache qu'il s'agit d'une mauvaise fréquentation : elle conduit à la tribune des meetings, voire au ministère. Mais le problème des influences littéraires étant insoluble, on a bien le droit d'avancer que le père spirituel de Malraux est peut-être Tintin. Il a suffi à Malraux, pour être exemplairement Malraux, et pour se dépouiller de son parrainage, de parler en « termes de destin » plutôt que de continuer à parler en français. [...] Malraux est un Tintin qui a mal tourné, en se prenant au tragique. Supposez qu'Hergé ait fait lire à son rouquin cabriolant Nietzsche, Kierkegaard, Heidegger, et il aurait pris place parmi les francs-tireurs de L’Espoir, les terroristes brumeux de La Condition humaine ou des Conquérants. Garine l'aurait initié au jargon, au maniement de la mitrailleuse, à la frénésie sadique. On aurait lu, en tête du Lotus bleu : « Tintin tenterait-il de lever la moustiquaire ? Frapperait-il au travers ? L'angoisse lui tordait l'estomac ; il connaissait sa propre fermeté, mais n’était capable en cet instant que d'y songer avec hébétude, fasciné par ce tas de mousseline blanche qui tombait du plafond sur un corps moins visible qu'une ombre, et d’où sortait seulement ce pied à demi incliné par le sommeil, vivant quand même — de la chair d'homme. » Vous rigolez ? Vous vous dites que « cette angoisse qui tord l'estomac », que « ce pied à demi incliné par le sommeil, vivant quand même », ce sont des trouvailles sublimes et que les Dupond(t) devaient être dans un jour de grâce. Mais non. Simplement, ils étaient occupés à réciter (en confondant par distraction Tchen et Tintin) l'ouverture de La Condition humaine.


juin 2014