IN THE THICK OF THINGS

IN THE THICK OF THINGS, par Roger SHATTUCK, New York Review Of Books, Volume 52, Number 9, May 26 2005

http://www.nybooks.com/articles/17995

 

 

La New York Review of Books est l'une des meilleures revues littéraires au monde grâce à la qualité des auteurs à qui elle fait appel. Ainsi, c'est Simon Leys qui avait fait le 29 mai 1997 la chronique de la biographie de Malraux par Curtis Cate (voir sur ce site les articles TH Cate/Enthoven et Cr Leys). Pour celle d'Olivier Todd, la revue a recouru le 26 mai 2005 à Roger Shattuck, universitaire spécialiste de la littérature française et professeur honoraire de l'Université de Boston. Le choix est heureux car M. Shattuck a rédigé un article prodigue en analyses et points de vue tout à fait inattendus, voire étonnants.

 

La vie du héros

Passons sur le résumé sommaire de la vie d'André Malraux : il est farci d'erreurs et d'approximations. Par exemple, il est prétendu que Malraux organisa et commanda la première escadrille républicaine de bombardiers et avions de chasse ayant combattu. Cette erreur est d'autant plus incompréhensible que, dans une note, l'auteur remercie Walter G. Langlois pour son aide et la lecture critique qu'il a faite de l'article. Rappelons que la création et l'organisation de cette escadrille ont été mises en oeuvre par les autorités françaises (Cot et Lagrange) et espagnoles (Albornoz et De Los Rios), et que Malraux n'y a eu qu'une part minime, fait bien établi par...Walter G. Langlois ! (voir TH Langlois) On peut aussi se demander s'il est sérieux de prétendre que : « It was independent-minded figures such as De Gaulle, Malraux, and Gide who, between 1930 and 1970, blocked the advance of the Soviet experiment and the Communist Party in France », alors que Gide jusqu'en 1936, et Malraux jusqu'en 1944, ont été des fervents propagandistes de l'URSS et du PCF.

Dans ce récit laborieux de la vie du héros, voici une note fraîche et réjouissante : M. Shattuck pense à Malraux lorsqu'il entend Jack Teagarden chanter I can't get started, beau thème de Vernon Duke qu'affectionnait Charlie Parker et qu'a immortalisé Ella Fitzgerald. Les paroles d'Ira Gershwin sont en effet troublantes, au moins pour les deux premiers vers, que voici, dans les deux premiers couplets que M. Shattuck a rassemblés en un seul pour les besoins de son texte, Malraux n'ayant ni joué au golf ni été au pôle Nord :

 

I've flown around the world in a plane
I've settled revolutions in Spain
The North Pole I have charted,

But I can't get started

With you

Around the golf course I'm under par
And all the movies want me to star
I've got a house, a showplace,

But I can't get no place

With you

 

Un pays totalitaire

Passons également sur une thèse curieuse de M. Shattuck : un pays où existe un Ministère de la Culture est un pays totalitaire – d'ailleurs l'idée des Maisons de la Culture a été empruntée à la Russie Soviétique – et, Thank's God, les États-Unis ont été préservés de cette abomination par la lecture largement répandue du 1984 d'Orwell. Il s'appuie sur deux ouvrages : L'État culturel – Une religion moderne de Marc Fumaroli, qu'il faudra donc relire puisqu'on n'en avait pas tiré la même leçon, et Mona Lisa's Escort – André Malraux and the Reinvention of French Culture de Herman Lebovics. Le titre de ce dernier ouvrage est amusant et ne devra pas être oublié : traduit en français il serait Le Gigolo de la Joconde, façon fort irrévérencieuse de désigner André Malraux !

 

Des troubles de la personnalité

Le meilleur de M. Shattuck est dans les lignes suivantes, qui feront retenir son nom à jamais, puisqu'il est le premier à envisager publiquement l'éventualité d'un Malraux malade mental, ce qui aurait dû depuis longtemps faire l'objet de publications en France si l'Université n'était aussi précautionneuse et servile (voir sur ce site l'article TH Galante dans lequel j'écrivais en mars 2003 : « Il est surprenant d’ailleurs que le cas psychiatrique de Malraux n’ait encore fait l’objet d’aucune publication. Les docteurs Delay et Bertagna qui l’ont soigné n’ont rien dit sur son cas ? ») :

 

It is tempting to associate him with a condition known in psychiatry as Histrionic Personality Disorder (HPD). The disorder is characterized by self-dramatization, attention-seeking, and a craving for novelty and excitement. However, Malraux lacked two important symptoms of HPD: difficulty in forming lasting friendships and lack of interest in intellectual achievement and analytic thinking. Despite his tics, his impulsiveness, and his excitability, Malraux is not best understood as suffering from a mental disorder. He accomplished too many major undertakings in his seventy-six years of writing and political action to be considered unbalanced or lunatic.

 

Il n'est pas douteux qu'André Malraux présentait des troubles de la personnalité. M. Shattuck penche pour une « personnalité histrionique ». Les caractères de ce type de troubles tels que définis par l'OMS (Classification Internationale des Maladies, 10ème Révision) sont en effet présents chez Malraux : « Dramatisation, théâtralisme, hyperexpressivité émotionnelle ; affectivité superficielle et labile ; désir permanent de distractions et d'activités où le sujet est le centre d'attention d'autrui ; aspect ou comportement de séduction ; préoccupation excessive par le souci de plaire ». M. Shattuck finit par rejeter son hypothèse pour deux raisons : chez Malraux ne seraient pas présents, « la difficulté à nouer des amitiés durables » et « l'absence d'intérêt pour les travaux intellectuels et la pensée analytique ». Or, ces traits ne sont pas ceux de la personnalité histrionique, mais, par exemple, de la personnalité schizoïde pour le premier. De plus, ils sont bien présents. De plus, encore, les traits d'autres troubles existent aussi chez Malraux : par exemple, il manifeste « la tendance à surévaluer sa propre importance avec perpétuelles références à soi-même », qui est un trait de la personnalité paranoïaque ; de même il éprouve « la réticence à formuler des demandes – même justifiées – aux personnes dont on dépend », caractéristique de la personnalité dépendante, etc... Ceci peut permettre de dire que Malraux souffrait de troubles mixtes de la personnalité.

 

Le recensement de ces troubles effectué, il resterait à examiner l'éventualité d'un trouble mental et le lien entre eux. Bref, le travail, très intéressant et très important, comme on voit, reste à faire ! Merci, Monsieur Roger Shattuck d'avoir entrouvert la porte !

 

[Je serais disposé à mettre ma connaissance du personnage à la disposition, bénévole et désintéressée, d'un tel travail conduit dans un cadre universitaire, en France (ce qui me parait improbable) ou ailleurs.]

 

 

© Jacques Haussy, juillet 2007

 

 

J'oubliais de signaler les remarques de Thierry de Montbrial lors de la réunion du 3 novembre 2003 de l’Académie des sciences morales et politiques (voir TH Todd3) : « les "grands hommes" sont souvent des cas pathologiques sur le plan psychiatrique » et « souvent les mythomanes réussissent »…

 

septembre 2008