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ÉCRIRE LA VIE D’ANDRÉ MALRAUX : Jean Lacouture et Olivier Todd, Sophie DOUDET, https://www.andremalraux.com/?p=5782





Sophie Doudet, qui a écrit et publié une biographie d’André Malraux fort médiocre (voir Ad Doudet), donne dans cet article (environ 5 000 mots) des conseils pour « écrire une vie », et juge et compare les travaux de deux biographes, Jean Lacouture et Olivier Todd.

Son conseil principal est de « choisir ce qu’on va raconter et ce qu’on va occulter ». On comprend pourquoi on n’a pas du tout apprécié son ouvrage dans lequel l’auteur ne retient que ce qui est admirable, selon elle, dans la vie de son héros. La désignation de « biographie » dans ce cas n’est pas pertinente et trompe le lecteur. Hagiographie, ou légende, ou encore essai biographique selon la définition de Curtis Cate (voir ci-dessous), sont des termes plus appropriés. Il s’agit d’un parti pris, c’est-à-dire, selon une définition trouvée sur internet, « une action de prendre parti pour quelque chose ou quelqu’un, le résultat de cette action, un choix partial ou partisan. L'exigence d'absence de parti pris est le gage de la neutralité de point de vue... »


Venons-en aux sujets d’étude Lacouture et Todd. Lacouture, qu’elle privilégie, manifeste une grande admiration pour Malraux, « peut-être trop ? » concède Doudet, et de plus, ayant écrit en 1973, il est dépassé. Ce que constatait déjà Curtis Cate en 1993, dans l’avant-propos de sa biographie Malraux traduite chez Flammarion en 1994 :

. pendant ces vingt ans ont paru un certain nombre de mémoires et de témoignages — je ne citerai ici que ceux de Janine Bouissounouse, Mme Théo (Van Rysselberghe), Mireille Berl, Suzanne Chantal, Denise Tual, Brigitte Friang, de Claude Mauriac, André Beucler, Alain Malraux, Manès Sperber et de Jacques Poirier — qui ont éclairé, parfois de façon dramatique, des périodes ou des moments assez mal connus de la tumultueuse vie d'André Malraux.

Eh oui ! Les biographies se périment ! Et a fortiori celle de Lacouture écrite du vivant de Malraux. Pourquoi ne pas avoir retenu plutôt celle de Cate, largement supérieure, et pour certains épisodes, les grands voyages autour de 1930 par exemple, irremplaçable ? De plus il a sur l’exercice biographique des positions autrement saines que Madame Doudet :

mon premier souci a été d'écrire une biographie et non un essai biographique. Car il faut bien les distinguer. Dans un essai biographique, l'auteur se place à une certaine distance de son sujet pour le juger et analyser ses actions et ses écrits. Il n'a pas à se préoccuper outre mesure du côté dramatique, vécu de la vie de son sujet, puisque son objectif c'est de situer, selon des critères qu'il établit, la valeur de l’œuvre ou des actions de son sujet. Mais dans une biographie — oserais-je dire « sérieuse »? — l'aspect vital, descriptif est primordial — comme, d'ailleurs, dans le roman, où le succès, comme l'échec, se mesure par l'habileté de l'auteur à nous faire partager les joies et les angoisses, les espoirs et les déceptions, les plaisirs et les souffrances des personnages. Si, malgré toutes les restrictions et les difficultés inhérentes au genre biographique, j'ai, par moments, réussi ici à faire ressentir par le lecteur ce qu'André Malraux a lui-même vécu et éprouvé, j'estimerai que je n'ai pas complètement échoué en tentant l'impossible.


(On note la répétition de l’adjectif « dramatique », traduction erronée de l’anglais « dramatically » ou « dramatic », au lieu de « spectaculaire », « considérable », « important »….)


La biographie d’Olivier Todd maintenant. On constate d’emblée que Madame Doudet est mal informée sur lui car elle croit que

Todd pour sa part, a une trajectoire politique plus marquée à gauche [que celle de Lacouture], il a collaboré avec Les Temps modernes dans les années 50 et il a été proche de Sartre au moment où celui-ci s’est violemment opposé à Malraux…

La caractéristique à retenir est plutôt qu’il est anticommuniste. Et ce parti-pris le conduit à récuser les témoignages des communistes. Ainsi, ses témoins principaux pour la période espagnole ne sont pas Gisclon, Cisneros…, mais Paul Nothomb, personnage douteux, pourtant communiste en 1936 - envoyé par le PCB (Parti Communiste Belge), et même « commissaire politique » de l’escadrille - mais devenu le caniche de Malraux après la Guerre. À ne retenir que la parole de cet individu Todd biaise et disqualifie la partie de son livre relative à la Guerre d’Espagne, comme montré dans l’article "André Malraux et la guerre d'Espagne", paru dans Histoires littéraires n° 39. Par exemple, il écrit (p. 234) : « L’escadrille – ou les deux escadrilles : des hommes comme Gisclon, pilote de chasse, considèrent que leur escadrille n’est pas commandée par Malraux, mais par Guidez, Véniel et Darry... 234) ». Pourquoi ce rejet de la parole de Gisclon ?

S’agissant de la Résistance la même récusation existe à l’égard des témoins communistes. Ainsi de René Coustellier, dont le livre, pourtant paru en 1998, ne figure pas dans la bibliographie, et dont il dira (p. 646 n. 28) : « On racontera que Soleil [Coustellier] a enfermé Malraux dans le coffre de sa voiture. Douteux. » Le contexte : une arrestation le 22 juillet 1944 sur un barrage routier par des Kampfgruppen sanguinaires de la 11e Panzer Division, et la réapparition sain et sauf à Limoges alors que tous les résistants de la région le pensaient fusillé comme il était habituel (voir TH Salses/Le Point). L’extrait du témoignage de Coustellier est fourni ici. A vous de juger.



Un parti pris entache un ouvrage historique et le disqualifie. Les meilleurs en sont parfois blâmables. Ainsi Jules Michelet, dans son Histoire de la Révolution française, fait montre d’un parti pris anti-robespierriste fautif. Jean Jaurès, dans son Histoire socialiste de la Révolution française, relève des erreurs auxquelles est conduit Michelet de ce fait. L’index des auteurs cités de la version publiée par les Éditions Sociales comporte ainsi 35 entrées au nom de Michelet.

L’hommage de Jaurès à Robespierre est bien connu :

je suis avec Robespierre, et c'est à côté de lui que je vais m'asseoir aux Jacobins.

Mais sait-on qu’il répondait ainsi à Michelet qui, lui, irait s’asseoir entre Cambon et Carnot ? La citation complète est fournie ici. Les notes sont rédigées par Albert Soboul.


Ironie de la citation de Michelet dans l’Introduction de son ouvrage monumental (introduction écrite en 1868, longtemps après le reste de l’œuvre qui l’a été de 1845 à 1853). Il écrit :

Oui, la Révolution fut désintéressée. C’est son côté sublime et son signe divin.

Or, les acteurs de la Révolution ne furent pas tous désintéressés, il s’en faut. On l’a vu avec Mirabeau (voir Div Mirabeau), et on le verrait avec Danton, avec Fabre d’Églantine et le scandale de la Compagnie des Indes, etc. En revanche, l’un de ces acteurs a été qualifié d’Incorruptible, c’est Robespierre.


Un mot sur la qualité de l’édition. Celle de l’ouvrage de Todd par Gallimard est l’exemple de ce qu’il ne faut pas faire, car l’appareil de notes (un millier de notes sur une cinquante de pages !), renvoyé en fin d’ouvrage, est d’un maniement très pénible : leur comptage est remis à zéro à chaque chapitre et le titre du chapitre n’est pas indiqué à chaque page. Au contraire, celle du Jaurès est exemplaire. Les pages sont imprimées sur 2 colonnes, et la page de droite de la double page comporte face au texte toutes les notes, lesquelles sont d’ailleurs rédigées par les éminents historiens de la Révolution Albert Mathiez et Albert Soboul. De plus, 5 index (Noms historiques, Noms géographiques, Journaux cités, Auteurs cités, et Matières) en font un livre de référence d’un usage très commode. Sans parler de l’élégance de l’ouvrage en 6 volumes plus un d’index : « Reliures cartonnées skivertex (simili-cuir) bleu marine, écusson rouge « Union, Force et Liberté » sur les couvertures, titre doré au dos sur pièce de titre rouge ». Superbe !

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Élèves de Madame Doudet, ne l’écoutez pas, et gardez-vous plutôt des parti pris si vous voulez faire œuvre d’historiens !



© Jacques Haussy, avril 2019